Le problème du fondement

Dans une séquence où la question de l’organisation politique est partagée entre les expériences de séparation et la volonté de composition, la question du fondement, de l'Archē en grec ancien, qui attire à elle à la fois celle de l’anarchie et celle de la hiérarchie, est un ombilic de la théorie politique, et de son articulation avec la métaphysique occidentale. Ombilic qui ne mène nulle part, mais qui met chacun·e face à l’alternative complexe : d’un côté l’attraction politique vers ce qui anime, ce qui lie, ce qui importe ; de l’autre, la reconnaissance d’un principe d’anarchie qui suppose que cette force d’attraction (qui est aussi celle du fascisme) ne s’appuie sur aucune origine, sur aucune scène, sur aucun début, aucune garantie ontologique. Il faut à la fois puiser dans l'intensité de ce fond sans fond, et reconnaitre qu’il n’a d’existence que dans ses expressions singulières, matérielles, sociales, qui dans chaque lutte, demandent à être déconstruites (destituées et partagées).

Le problème du fondement pourrait passer pour poussiéreux : un lègue de la métaphysique occidentale. Comme en attestent les articles réunis dans ce dossier, c’est pourtant un problème tout à fait actif.

Les commentaires de l’actualité mondiale oscillent entre souligner la fragilité des fondements de l’économie-monde capitaliste en se lamentant d’une supposée anarchie grandissante, et à l’inverse rappeler que ce chaos apparent repose sur les fondements historico-politiques du capitalisme, qui s’est toujours accompagné de crises et de guerres. En philosophie également ce problème refait surface : à travers, par exemple, les propositions autour du motif de l’anarchie (pensons à Josep Rafanell i Orra ou à Catherine Malabou, au dossier Principes d’anarchie dans la revue Lundi matin ou à la nouvelle revue À bas bruit. Paysages anarchiques). Ces débats ont trouvé à se brancher à des enjeux politiques, autour du rapport entre contingence et nécessité : alors que l’on a longtemps insisté sur le besoin d’avérer la contingence des formes de pouvoir et de domination pour organiser l’émancipation, Bernard Aspe a récemment suggéré de reprendre l’enjeu de la nécessité comme ressort pour nommer ce qui nous importe. Ce ne serait qu’en construisant une nécessité historique que l’on pourrait s’attaquer à celle que le Capital impose à l’échelle mondiale (L’avenir ne dure pas longtemps, La Tempête, 2025).

Les articles réunis dans ce dossier abordent le concept de fondement directement. Mathilde Girard, psychanalyste, interroge dans le premier volet d’une série de textes à venir, la possibilité de recourir à la psychanalyse pour penser le fascisme dans un rapport au problème de l’origine. Elle montre qu’un tel usage requiert de penser et désactiver un double désir de fondement : du côté de la psychanalyse, comme science naissante, est marquée par la hantise d’un fondement qui la lie à la métaphysique  ; du côté du fascisme, qui rêve de fonder une communauté racialisée de sujets psychologiques aux frontières imprenables. Elle montre, en analysant la façon dont le mythe freudien de la Horde primitive mirent les rapports de la psychanalyse à la vie collective et à la politique, qu’il est au contraire possible d’esquisser un usage destituant de la psychanalyse.

Melinda Cooper, sociologue australienne, traite elle aussi du mythe de la Horde primitive, pour souligner l’actualité de la figure du Père primordial. Elle met en évidence, en partant d’un aperçu sociologique sur l’économie politique et affective de Jeffrey Epstein et sa « famille », qu’il participe en effet d’un désir partagé au sein de la classe des milliardaires : Musk aussi bien que Trump et d’autres désirent se constituer comme Pères primordiaux (d’une légion d’enfants génétiquement augmentés, d’un Peuple, de dépendant·es et de serviteur·ices). Elle ressaisit ainsi les débats actuels sur un possible néoféodalisme pour montrer que les trajectoires des victimes d’Epstein sont des trajectoires de mise en dépendance appelées à se généraliser, gravitant autour de figures patriarcales qui se posent comme fondements de formes de vie collectives

Cette question du fondement et de la gravitation traverse également un entretien, mené par Enzo Laurenti, avec Ghislain Casas, à l’occasion de la publication, par ce dernier d’un livre intitulé Théorie du feu de camp. Une métaphysique de la hiérarchie sociale, aux éditions la Tempête, ce mois-ci. L’entretien revient sur l’inscription de ce livre dans les recherches de G. Casas sur la hiérarchie dans l’angélologie médiévale d’une part et comme problématique micro-politique d’autre part. L’auteur expose sa thèse sur l’image du feu de camp comme manière de penser les phénomènes de hiérarchisation, y compris dans des groupes cherchant à destituer les logiques de pouvoir. Des questions critiques sont soulevées : le problème de la hiérarchie et du fondement semble requérir une foule de disciplines (philosophie, physique, sociologie, …), or les passages entre ces genres de discours n’ont rien d’évident.

Enfin, l’article de Fabrice Goyi et Benjamin Gizard aborde le problème du fondement historique et politique du capitalisme racial à partir d’une étude et d’une mise en dialogue de plusieurs corpus : l’afropessimisme, l’opéraïsme, l’anthropologie anarchiste, l’historiographie du racisme, du capitalisme et de l’esclavage, et les théories queers de la race. Ils soutiennent que ce n’est pas tant une logique de pouvoir qui serait au fondement du capitalisme (le salariat, ou le racisme, ou une forme particulière de racisme, ou le patriarcat), mais une matrice de subjectivation politique, d’où naissent les sujets blancs de l’économie, à l’origine de l’articulation capitaliste de l’ensemble des logiques de pouvoir.

Disons que l’ensemble incite à s’interroger à la fois sur les fondements des rapports de pouvoir contemporains aussi bien que sur les fondements de ce qui pourrait les prendre d’assaut.

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Ghislain Casas