Lettre à Frantz Fanon

Échos de Palestine

Ariella Aïsha Azoulay vient de publier aux éditions Terrasses un ouvrage, Les Bijoutier·es de la Oumma, que les éditeurs situent dans la perspective qu’elle ouvre, avec sa propre histoire, à celle des autres : "d’histoire potentielle". Écrit essentiellement sous la forme de lettres non expédiées (comme il nous arrive de le faire, le plus souvent à des amoureux.ses, des parent·es, des gens qu’on a perdus à qui on n’a jamais pu parler), le livre, traduit collectivement, met en œuvre d’une lettre à l’autre la possibilité d’envisager un autre monde « en se reconnectant à un monde disparu, un monde qu’il s’agit de réinvestir, intellectuellement, et matériellement », ainsi que l’écrivent les éditeurs. Pour cela, il faut commencer par décider soi-même de là où commence et où s’arrête notre histoire. Défaire et recommencer. La fiction autorise ce geste d’écrire La lettre en quelque sorte absolue, la lettre définitive, mais aussi transformatrice, à un aïeul·e, un·e ami·e, un.e intellectuel.le ou un·e psychiatre qui aurait pu soigner nos ancêtres. Le père d’AAA est le premier protagoniste, Juif Algérien, touché de plein fouet sans avoir été reconnu dans sa souffrance par l’arbitraire assignation identitaire du pouvoir colonial. Elle lui écrit. Elle écrit à Benjamin Stora. Elle écrit à Houria Bouteldja. Elle écrit à Frantz Fanon. Dans cette lettre, elle lui demande (dans l’extrait reproduit ici) pourquoi il n’a pas perçu et reconnu la spécificité de la situation des Juif·ves Algérien·es qu’il a soigné·es ; pourquoi, à le lire, tous les arabes étaient musulmans. Comme si, en inventant la clinique des personnes colonisé·es, il avait en même temps, et à son insu accepté le régime colonial qui séparait les Juif·ves algérien·nes et musulman·nes algérien·nes en colons et colonisé·es. Les membres de son équipe médicale, Alice Cherki et Jacques Azoulay, qu'évoque AAA dans la lettre, en tant que citoyen·nes français·ses, et "nouveaux chrétiens", semblent avoir oublié qu'ils avaient eux-mêmes été colonisé.es. Dans leur cas, la francité est le symptôme même de la colonisation de leurs ancêtres, marqué d'un autre oubli. L’idée d’une histoire potentielle se double ici d’une clinique potentielle, qui explose la catégorie du transgénérationnel en politisant le traumatisme.

« De tout mon être je refuse d’accepter cette amputation »

Cher Frantz,

Je ne suis ni psychiatre ni psychanalyste, mais je peux affirmer avec confiance que mon père a souffert d’un traumatisme et d’un trouble colonial. Il se sentait étranger à son environnement, totalement aliéné. Et même si ce type de trouble devait être très fréquent chez les Juif·ves algérien·nes, il n’y avait nulle part où il pouvait aller pour profiter de ce que tu décris comme « la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement 1Frantz Fanon, « Lettre au Ministre Résident » (1956) Pour la révolution africaine. Écrits politiques, Paris, Maspero, 1969, p. 51.». Aucune initiative thérapeutique ou psychiatrique en Algérie n’a offert aux Juifs et Juives algériennes un moyen de reconnaître ou d’articuler leur trouble colonial. Iels ont souffert de leur assujettissement colonial en tant qu’Algériens et Algériennes indigènes, de leur transformation en citoyens et citoyennes françaises en 1870, de la révocation de leur citoyenneté française sous Vichy, des lois antijuives au Nord de l’Afrique et de la restauration de la citoyenneté française après la Seconde Guerre mondiale – elle leur fut restauré comme si la France n’avait pas confisqué les biens juifs, déporté les jeunes Juifs et Juives dans des camps de concentration au Maghreb et, en France, envoyé 75 000 Juifs et Juives à la mort (dont 3 000 Algériens et Algériennes vivant en France 2Voir Aomar Boum et Sarah Abrevaya Stein, The Holocaust and North Africa, Stanford, Stanford University Press, 2019). Le tristement célèbre décret Crémieux accordant aux Juifs et Juives algérien·nes nouvellement colonisé·es la citoyenneté française n’a pas marqué la fin de leur colonisation, mais sa poursuite sous une forme différente.

Sans pouvoir recourir aux techniques médicales dont tu as parlé avec tant d’éloquence, alors que son aliénation affectait tous les aspects de sa vie, mon père a tenté de quitter l’environnement colonial toxique de l‘Algérie à trois reprises en moins d’une décennie – en 1943, 1946 et 1949. La première fois, il était détenu au camp d’internement et de travail forcé de Bedeau ; il pensait que s’engager dans les forces françaises et partir à la guerre serait mieux que de rester en Algérie. Étant donné le statut non résolu des Juifs et Juives après la fin officielle du gouvernement de Vichy en Algérie, il ne savait pas exactement ce que signifierait le fait de s’engager dans cette armée en tant que Juif, mais il est parti quand même. La deuxième fois qu’il a essayé de partir, c’était à son retour de la Seconde Guerre mondiale. Je suppose que, comme beaucoup d’autres colonisés qui se sont battus pour la France, y compris toi-même, il a vite compris que la promesse de liberté et de victoire sur le fascisme n’avait pas été tenue, puisque le régime racial sous lequel il vivait n’avait pas été vaincu avec la chute des puissances de l’Axe. Il décida alors de s’installer en France, mais après à peine un an à Paris, il rentra à Oran.

La lecture du « Syndrome nord-africain » (1952), que tu as écrit à partir de tes observations sur les expériences des Nord-Africains en France dans ces mêmes années où mon père est parti pour la France, m’a aidée à comprendre ce qui a pu provoquer son retour rapide en Algérie. Tu y cites un certain Léon Mugniery, qui a présenté en 1952 une thèse de doctorat en médecine à l’université de Lyon. Dans sa thèse, Mugniery dénonce la décision « trop précoce » du gouvernement français d’accorder la citoyenneté française et l’égalité des droits aux Algériens et Algériennes travaillant en France en se basant sur « des raisons sentimentales et politiques, plus que sur le fait de l’évolution sociale et intellectuelle d’une race ayant une civilisation parfois raffinée, mais à comportement social, familial et sanitaire encore primitif3 Frantz Fanon, op. cit., pp. 17-19». Alors même que tu critiques la position impériale de Mugniery, tu ne te demandes pas : « Qui étaient ces Algériens dont parle Mugniery? » Tu supposes qu’il s’agit d’Arabes et que tous les Arabes sont musulmans. Or, la majorité des Algériens et Algériennes de nationalité française qui ont vécu en France après la Seconde Guerre mondiale n’étaient pas musulman·es. L’ordonnance du 7 mars 1944 n’a attribué la nationalité française qu’aux Algérien·nes « méritant·es »: « ceux qui avaient reçu des décorations, les fonctionnaires, etc. 4Marc André et Helen Tomlinson, « Algerian Women : What Kind of Ci-tizenship (1930s-1960s) ? », Clio : Women, Gender, History, n° 43, 2016,101. Comme l’affirment André et Tomlinson, parmi les centaines de milliers d’Algériens et Algériennes qui ont été encouragées à émigrer en France en tant que travailleurs et travailleuses, beaucoup n’avaient pas de papiers ou des papiers très incomplets.». Les Juif·ves algérien·nes avaient été légalement considéré·es comme des citoyennes depuis 1870 et iels ont émigré en petit nombre en France au cours de la première moitié du XX° siècle.

Pour des racistes comme Mugniery, les Algérien·nes étaient des Algérien·nes, indépendamment de leur foi ou de leur statut de citoyen. Les expressions racistes courantes que tu cites – « Ils n’ont qu’à rester chez eux 5Frantz Fanon op. cit., p. 20  » – sont indicatives d’un monde où Mugniery pourrait être autorisé à guérir les gens. Et le problème, comme tu le dis, est là : « Seulement on leur a dit qu’ils étaient Français. Ils l’ont appris à l’école. Dans la rue. Dans les casernes. […] Maintenant, on leur répète sur tous les tons qu’ils sont chez “nous”. Que s’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à retourner dans leur casbah 6Ibid.». C’est probablement le drame qu’a vécu mon père pendant son séjour d’un an à Paris. C’est là le cœur du trouble du Juif algérien – et des Algérien·nes en général : leur francité (auto-)attribuée dépassait le statut qui leur était assigné, à tel point que leur francité était souvent vécue par les colons français d’Algérie comme une insulte, et par les Français·es de France comme une invasion.

Dans une biographie qu’elle t’a consacrée, Alice Cherki, qui, comme tu le sais, a étudié la psychiatrie en Algérie avant de travailler avec toi, se souvient de la réaction d’un psychiatre français en formation lorsqu’il a lu les noms des étudiant·es affichés à l’entrée de l’école de médecine d’Alger : « Benmiloud, Benghezal, Benaïssa, Chibane, Aït Challal, Boudjellal… on est envahi par les Arabes. Sans compter les Juifs. Ils se croient partout chez eux7 Alice Cherki, Frantz Fanon, portrait, Paris, Seuil, 2000, p. 83.».

Dès le début de la colonisation, les Français étaient obsédés par l’idée d’expulser les Juif·ves de l’Algérie. D’une certaine manière, ces dernier·es furent ainsi transformé·es en captif·ves de la bonne volonté des colons car, malgré toute leur violence coloniale, certains colons ont protégé les Juif·ves algérien·nes contre les projets encore plus cruels qu’avaient imaginés d’autres colons (les déporter, par exemple, ou « arroser l’arbre de la liberté avec le sang des Juifs8 Max Régis, « l’instigateur des pogroms d’Alger », cité dans Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, suivi de Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2002, p.356.»). Comme le dit l’un des protagonistes juifs du roman semi-autobiographique d’Olivia Elkaim : « On est tellement contents d’être français que, désormais, on est chez eux. On est plus chez nous. Et ils vont user de tous les moyens pour nous foutre dehors 9Olivia Elkaim, Le Tailleur de Relizane, Paris, Stock, 2020, p. 105.». Ce n’est pas une coïncidence si, avec l’indépendance de l’Algérie, les projets qui avaient été ceux de la France se sont concrétisés et les Juif·ves ont été contraint·es de quitter l’Algérie. (Les Français ont dû partir eux aussi ; hélas pour eux, ils n’ont pas pu profiter de la réalisation de leur rêve, une Algérie sans Juif·ves.)

Il ne m’est pas venu à l’esprit d’interroger mon père sur son expérience en France au cours de cette année 1946. Qu’est-ce que cela pouvait signifier pour lui d’être si mal accueilli, sachant que la déportation pouvait être une possibilité aussi réelle pour lui que pour son oncle et sa tante paternel·les, qui avaient été déporté·es par les Français à Auschwitz ? Ce que je regrette le plus, c’est de ne pas avoir pu réveiller en lui l’interlocuteur anticolonial qui, dans mon imaginaire décolonial, aurait dû exister en même temps que son esprit anarchique. Si quelqu’un·e comme toi avait pu l’aider à comprendre sa détresse, il aurait pu acquérir cette conscience, d’autant plus que son père, qui est mort en 1943 et n’a pas pu être là pour lui quand il est revenu en Algérie, avait été anarcho-communiste. Au lieu de cela, mon père a dû être déchiré par les contradictions du colonialisme, de l’assimilation et de la conversion, insensible à la douleur héritée de l’exil de celleux qui ont été contraint·es de quitter leur pays et de se convertir en Français·es.

Mon père s’est dissocié du souvenir de la conversion forcée à la francité, même s’il a gardé quelques traces de ses conséquences néfastes, transmises par ses parent·es et les parent·es de ses parent·es. Il n’a pas reçu d’éducation anticoloniale qui aurait pu l’aider à rendre compte de son expérience. Et, comme d’autres hommes nord-africains que tu décris dans ton essai, il avait une attitude hostile à l’égard de son passé douloureux : « On dirait qu’il lui coûte de retourner là où il n’est plus. Le passé, pour lui, est un passé cuisant. Ce qu’il espère, c’est de ne jamais plus souffrir, de ne jamais plus être face à face avec ce passé. […] Il ne comprend pas qu’on veuille lui imposer, même par le souvenir, [cette douleur] qui n’est déjà plus 10Frantz Fanon, op. cit, p. 10.». Toute sa vie, mon père a souffert de maux de tête chroniques, et ce jusqu’à sa mort. C’était exactement comme ce que tu décris: « Le consultant n’est pas immédiatement soulagé, mais il ne retourne pas dans le même service, ni chez le même médecin 11Idem., p.11». Personne ne pouvait l’aider. Après avoir essayé les médecins, il s’est tourné vers les pharmacologues, il a même consulté des sociétés pharmaceutiques et des centres de recherche. Dans une réponse qu’il a reçue d’un centre de recherche de Montréal, j’ai pu lire qu’il avait cherché à obtenir à tout prix un stock d’un médicament difficile à trouver.

La troisième fois que mon père a essayé de quitter l’Algérie, c’était en 1949. Une publicité sioniste parue dans le journal appelait les Juifs à se porter volontaires pour un service militaire d’un an afin de défendre « les Juifs » de Palestine, que la publicité décrivait comme victimes d’une « menace existentielle ». Avec toute la désinformation sur la création de l’État d’Israël, je ne pense pas que mon père ait pu saisir la nature trompeuse de cet appel, qui dissimulait la réalité coloniale en Palestine. Il ne pouvait pas non plus concevoir que les sionistes étaient semblables aux colonisateurs français, menant une guerre pour conquérir la Palestine et détruire la convivialité séculaire entre Musulman·es et Juif·ves. La publicité avait été délibérément rédigée pour que des Juifs comme lui, qui avaient combattu les nazis, considèrent la guerre en Palestine comme une suite de la Seconde Guerre mondiale, le prochain endroit où les Juif·ves étaient les victimes d’une attaque génocidaire. Mon père avait un billet de retour, mais vers la fin de son année en Palestine, il a rencontré la femme qui est devenue ma mère et a décidé de rester. S’il n’avait pas rencontré ma mère, il aurait probablement continué comme prévu jusqu’au Canada ; comme il me l’a dit un jour, « je ne retournerais à Oran pour rien au monde12 Toutes les citations de mon père sont tirées d’un carnet de mémoires intitulé Tranches de vie, que j’ai édité à l’occasion de son soixante-quinzième anniversaire. Fondé sur deux ou trois entretiens, il a été imprimé en 1998, en deux exemplaires. ». Il n’a même pas mentionné la France comme une possibilité.

En 1956, dans ta lettre de démission de ton poste de chef de service à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, tu écrivais : « je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue13 Frantz Fanon, op. cit, p. 51.». Je ne sais pas dans quelle mesure tu pouvais voir que cet Arabe dont tu parlais n’était pas forcément musulman mais peut-être juif. Dans ton hôpital, les Juifs algériens étaient confinés dans le même pavillon que les Européens, dont beaucoup n’ont jamais cessé de les suspecter, de les harceler et de les mépriser parce qu’ils jouissaient d’un statut d’Européens qui en plus, leur avait été imposé. Il y a des similitudes entre les Juif·ves algérien·nes et les conversos, ces Juif·ves nouvellement devenu·es chrétien·nes pendant l’Inquisition dans l’Espagne catholique, qui ont été mis·es au ban de leur communauté, converti·es et persécuté·es par les chrétiens qui refusaient de les reconnaître – un processus qui a abouti à l’expulsion définitive des conversos hors de la péninsule ibérique à la fin du quinzième siècle. Les Juif·ves algérien·nes ont été déraciné·es de leur monde Juif Musulman, forcé·es d’être citoyen·nes français·es et soumis·es au soupçon et a l’hostilité des colons français qui ne voulaient pas d’eux en tant que pairs. Les Français préféraient prétendre que le régime de Vichy était un accident, qu’il n’était pas vraiment français ; les Juif·ves colonisé·es d’Algérie savaient que c’ était faux.

Une même histoire – celle des écolier·es juif·ves expulsé·es de leurs écoles au début du régime de Vichy en 1940 – revient dans les mémoires écrites des Juif·ves algérien·nes. Pourquoi celle-ci, parmi tous les torts subis pendant la colonisation française de l’Algérie ? Parce qu’iels craignaient de parler d’internement, de colonisation, de confiscation, de conversion forcée, qui ne faisaient pas partie de l’histoire officielle les concernant. Témoigner de telles choses irait à l’encontre de l’image républicaine que la France avait d’elle-même et jusqu’à aujourd’hui les Français sont incapables d’admettre qu’ils ont causé de tels torts. La seule chose que les Juif·ves pouvaient dire, c’est qu’iels étaient des citoyen·nes auxquel·les on avait refusé une éducation républicaine. Iels ne pouvaient que formuler des doléances qui prouvaient en même temps qu’iels n’avaient pas oublié leur républicanisme et qu’iels méritaient la citoyenneté. Je me trompe, cher Franz, si je t’imagine en train de rire ?

Une fois devenus citoyens français, les Juifs et Juives algérien·nes, qui étaient déjà soumis·es à différentes formes de ségrégation de facto et de jure en Algérie, ont commencé à subir des discriminations à l’occasion des élections 14Parmi les ségrégations de jure dont parle Pierre-Jean Le Foll-Luciani, il y a celles qui concernent l’âge du droit de vote (25 ans pour les Français, 33 ans pour les Juifs), ainsi que le salaire des enseignants et la rémunération pour la maîtrise des langues arabe et berbère. Voir Pierre-Jean Le Foll-Luciani, « La sortie de guerre des notables juifs et musulmans d’Algérie, stratégies comparées (1918-1923) », Outre-Mers, n° 400-401, 2018, pp. 213-236.. Bien qu’iels soient classé·es comme « européen·nes », les Juif·ves algérien·nes ont gardé le souvenir de ceux qui, de facto, furent leurs agresseurs européens; à l’instar des conversos, les histoires de ces agressions ont été transmises à leurs descendant·es, dans le cadre d’efforts conscients et inconscients pour se souvenir de la véritable nature des Français, auxquels iels étaient désormais contraint·es de ressembler. À son retour en Algérie après la Seconde Guerre mondiale, mon père a appris la déportation de sa tante, de son oncle et de leurs trois enfants de Paris à Auschwitz. Lorsqu’il s’est rendu à Paris après la guerre, il a appris que « c’étaient les Français eux-mêmes qui informaient les Allemands que des Juifs habitaient dans tel immeuble ou telle rue15 Ariella Azoulay, Tranches de vie, op. cit. ». Et tu vois, l’histoire m’a été transmise et je ne peux pas l’oublier.

Certains Juif·ves Algérien·nes ont dû apprécier la taxonomie coloniale qui les classait, au sein de l’hôpital de Blida-Joinville, dans la race des colons ; pour d’autres, en revanche, cela revenait à revivre des expériences et des traumatismes douloureux. Car, dans aile des « Européens », iels étaient enfermé·es avec ceux qui étaient responsables de leurs troubles. Mais ils ne disposaient d’aucun langage pour décrire leurs symptômes. La seule analyse psychiatrique de l’état mental des Juifs algériens a été menée par Victor Trenga, un autre Français raciste comme Mugniery, qui a obtenu son doctorat en 1902 avec une thèse intitulée Sur les psychoses chez les Juifs d’Algérie16 Victor Trenga, Sur les psychoses chez les Juifs d’Algérie (thèse présentée et publiquement soutenue à la faculté de médecine de Montpellier le 13 décembre 1902), Montpellier, Imprimerie Delord-Boehm et Martial, 1902.. Le fait qu’ils ont été techniquement rendus français trente ans avant que Trenga n’écrive sa thèse – et donc le fait qu’il n’y a pas, pour l’État français, de « Juif algérien » – ne l’a pas empêché d’utiliser sa plume raciste pour pathologiser leur différence, en les insultant à longueur de pages.

Nos ancêtres ont peut-être eu des psychoses, mais pas celles décrites par Trenga. Les troubles coloniaux, comme tu me l’as appris, ne sont jamais simplement des pathologies individuelles. Si tu n’étais pas mort si jeune, peut-être aurais-tu pu réviser ton texte sur les troubles coloniaux pour y inclure aussi les Juif·ves. Peut-être aurais-tu pu analyser les effets durables du fait que les Juif·ves ont été amputé·es du monde musulman et le rôle que cette amputation a joué dans le trouble colonial partagé par les deux groupes.

Je pense à mon père qui est revenu de l’enfer qu’étaient le camp français d’internement et de travail forcé, puis, en Europe, la rencontre avec les camps de la mort durant son service militaire au sein de la deuxième Division blindée, dans le vingt-deuxième Groupe colonial de forces terrestres anti-aériennes, où il était ségrégué par rapport aux membres français de son bataillon, de jure et de facto. À son retour, il a découvert que sa citoyenneté française avait finalement été rétablie près d’un an après le débarquement des troupes américaines et britanniques en Algérie, mais que pour le reste rien n’avait changé. Et malgré son désir d’être français, il ne l’était pas. Il n’avait nulle part où exprimer ce que les Français leur avaient fait, à lui et à sa famille, puisque de nouveau il était officiellement français et de nouveau à la merci de ceux qui les maltraitaient. Tu n’étais pas encore en Algérie, comment aurais-tu pu le savoir ?

Avec le cas n° 4 de la première série de cas rapportés dans Les Damnés de la terre, tu décris comment « un gardien de police européen déprimé rencontre à l’hôpital une de ses victimes, un patriote algérien atteint de stupeur 17 Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris, Maspero, 1970, p. 189.». Le policier ne peut pas dormir la nuit car il entend les cris perçants de ceux que lui et ses pairs ont torturés pendant la journée : « Maintenant j’en arrive à entendre ces cris même chez moi. Surtout les cris de quelques-uns qui sont morts au commissariat.» Un jour, tu l’as trouvé anéanti, après qu’il avait croisé l’un de tes autres patients « qui avait été interrogé dans les locaux de la police ». Lorsque tu as compris que le policier avait « participé d’une manière effective aux tortures infligées à ce malade », tu t’es précipité là « où est hospitalisé le patriote ». « Le personnel ne s’est aperçu de rien », mais le patriote algérien a disparu. Au bout d’un moment, tu as découvert le patriote algérien « dans un lavabo où il tentait de se suicider ». Tu résumes l’affaire du patriote ainsi : «le personnel s’acharna longtemps à le persuader qu’il s’agissait d’une illusion, que les policiers ne pouvaient venir à l’hôpital, qu’il était fatigué, qu’il était ici pour être soigné, etc.18 Idem, pp. 191-192. »

Tu l’as sauvé du suicide, mais tu l’as empêché de confirmer la vérité, à savoir que son angoisse était fondée, que ce policier qui l’avait torturé était là, dans ton hôpital. Est-ce toi qui as omis d’informer le personnel de l’implication de ton policier-patient dans la torture du patriote ? Était-ce la décision du personnel de protéger le patriote contre cette réalité du colonialisme qui fait que même l’hôpital n’est pas sûr ? Ou bien n’as-tu pas trouvé le courage de dire au personnel qu’il avait mal agi? Tu avais pourtant l’air de vouloir que tes lecteur·ices sachent que, même dans l’espace de la clinique, la réalité telle qu’elle était vécue par les Algériens ne pouvait recevoir de confirmation. J’ai du mal à trouver les mots justes pour le dire, mais je pense que c’est là le rôle que joue la citoyenneté par rapport aux Juif·ves : un truc d’illusionniste. Chaque fois qu’iels ont essayé de protester, on leur a dit et on nous dit encore : « Mais vous êtes des citoyens ! » C’est ainsi que la réalité de la douleur coloniale des Juif·ves a été niée. Et même lorsqu’ils et elles ont dû laisser tous leurs ancêtres dans leurs cimetières, fuyant l’Algérie comme des voleur-ses dans la nuit, avec à peine quelques-uns de leurs biens, on leur a dit: « Mais vous êtes des citoyens et vous avez voulu le devenir ! »

Vois-tu, cher Frantz, mes ancêtres en Algérie n’étaient pas des « Européens » mais, à différents moments et au nom de différents intérêts, ils et elles ont été considérées comme des « Européens ». Je suppose que tu n’aurais pas pu le comprendre vraiment, puisque tes informateur·ices étaient Jean-Paul Sartre et ensuite deux Juif·ves avec lesquel·les tu t’es lié d’amitié en travaillant avec elleux à Blida : aucun d’elleux ne s’est révolté contre sa catégorisation européenne. Tu as oublié –  comme elleux – qu’iels étaient colonisé·es. lels jouaient le rôle d’interprètes, cette petite élite éduquée, préparée ou sélectionnée par l’État colonial pour servir d’informateur·rices. Les interprètes sont des produits de l’aphasie coloniale dont ils et elles souffrent aussi: dans le contexte civil, leur rôle est assorti d’un certain « statut » et celleux qui l’exercent oublient qu’iels sont eux aussi des colonisé·es.

Tes deux collègues de Blida, Jacques Azoulay (qui n’a aucun lien de parenté avec moi, à ma connaissance) et Alice Cherki, n’ont pas oublié le colonialisme français. C’était la base de votre collaboration. Mais iels ont oublié – afin de vivre en citoyen·nes français·es, c’est-à-dire en « nouveaux chrétiens » – qu’iels ont été colonisé·es, comme leurs ancêtres, non seulement à l’arrivée des Français en Algérie en 1830, mais aussi de par leur statut de citoyens. Et iels ont surtout oublié qu’iels pouvaient encore résister. Cherki parle des Juif·ves à la troisième personne, comme si elle était une observatrice des Nations-Unies: « Ils [les Juifs algériens] sont, à tort ou à raison, rangés du côté européen par leur statut politique 19Alice Cherki, op. cit.». Azoulay semble encore plus enclin que Cherki à nier que sa francité est le symptôme de la colonisation de ses ancêtres. Malgré elleux, le rôle d’Azoulay et de Cherki dans le schéma colonial était celui de l’interprète.

Toi qui es arrivé en tant qu’étranger, tu ne parlais que la langue des colonisateurs. Tu voulais éviter d’avoir des colons français dans ton équipe et, en même temps, tu cherchais des collègues qui, ayant été formés dans le système psychiatrique français, pouvaient comprendre ton désir d’en transformer les prémisses. Tes connaissances juives, elles aussi originaires de ce lieu, et surtout celles qui avaient des idées politiques anticoloniales semblables aux tiennes, faisaient parfaitement l’affaire 20Cherki remarque : « Ainsi circulait librement chez les étudiants en médecine une sorte de dicton : “Si tu es garçon et européen, tu as 95 % de chances d’être admis à l’internat de médecine ; si tu es fille et européenne, sous-entendu chrétienne, tu as 75 % de chances ; si tu es un garçon et juif, 50 % de chances ; fille et juive, 25 % de chances ; garçon et musulman indigène, 10 % de chances.», p. 87. Les femmes musulmanes n’entraient pas dans le calcul. Ne t’était-il jamais venu à l’esprit que vous étiez toustes colonisé·es par les Francais? Ou qu’iels méritaient eux aussi d’être décolonisé·es ? Ou qu’elleux aussi étaient privé·es des mots pour reconnaitre leur situation ? T’est-il venu à l’esprit que le pacte tacite qui vous liait était celui de trois sujets colonisés qui ne pouvaient pas se reconnaitre comme tels ? Si vous aviez pu en parler, tout cela aurait pu venir au jour et vous guider pour parler au rocher du pouvoir colonial avec des mots qui auraient rendu inutile le deuxième coup de bâton de Moise.

 

Comme Moise,

il semble que tu aies dû mourir

avant d’atteindre la terre promise de la décolonisation.

Cherki et Azoulay ont également été interdit·es d’accès.

Je ne sais pas si Moïse a été interdit

d’accès à la terre promise

parce qu’il a été puni pour sa bévue,

ou s’il lui a été épargné d’y entrer pour ne pas voir

ce qui l’attendait là-bas.

Étant donné ce que l’Algérie est devenue

après la décolonisation,

il t’aura été épargné de la voir embrasser

le double mythe de l’Un – Arabe et le Musulman.

Permets-moi de spéculer encore : si toi,

Azoulay, Cherki et d’autres aviez pu entrer

– ou rester – en Algérie,

le mythe de l’Un serait devenu impossible.

Le fait que les Juif-ves ne puissent pas

manger des figues et des grenades avec les Musulman·es,

je me risque à le dire, a été le premier signe

que la promesse de la terre promise était rompue.

L’expulsion des Juif·ves algérien·nes empiète sur l’être de toustes les Algérien·nes.

L’image du départ forcé des Juif·ves en 1962 t’a été épargnée : mortifié·es, chatié·es, écrasé·es, cyniquement décrites dans le langage de l’époque comme des « rapatriés ».

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