1. D’un point de vue afro-décolonial le mouvement lycéen en cours peut être appréhendé depuis trois de ses composantes particulières : la gauche blanche, composée des syndicats étudiants et lycéens ainsi que des organisations de jeunesse des partis aspirant à l’exercice du pouvoir, la gauche des descendant·es de l’immigration en cours de structuration (désormais nommé gauche ter ter, pour rire), composée d’un réseau d’organisations, d’associations et de médias issus des quartiers populaires ou de cercle de réflexion anti- et décolonial, et, le mouvement réel, composé de lycéen·nes constituées en « bandes » émeutières mais aussi d’autres élèves qui se réunissent spontanément autour d’elles pour porter des revendications sur les effets des politiques d’ajustement budgétaire sur leurs conditions d’étude, faire la fête, ou tourner des vidéos drôles à destination des réseaux sociaux.
2. Bien que la gauche blanche et la gauche ter ter soient en concurrence pour revendiquer la représentation du mouvement au sein du dialogue sociale renaissant, ce ne sont pas deux camps équivalents. La gauche blanche est composée de citoyens, la gauche ter ter est composée d’individus qui n’en sont pas encore de plein droits.
3. Le mouvement lycéen, pour l’instant, met en crise les catégories issues de la théorie révolutionnaire et les postures éthiques des dépositaires de l’hypothèse autonome : dans son déploiement effectif, il n’existe aucune contradictions réelles (c’est-à-dire un conflit qui empêcherait l’une ou l’autre composante d’agir) entre émeutiers et aspirant·es militant·es qui essaient de formuler des revendications entendables par l’État. Jusque là, les émeutiers·ères et les lycéen·nes qui essaient de formuler des revendications (et leurs relais de la gauche ter ter) fonctionnent en symbiose : la gauche ter ter ne dispose pas d’appareils centralisés ni de moyens (elle doit fonctionner sans aucune subvention) et doit donc se borner à se faire le relaie de la parole lycéenne à laquelle elle essaie tant bien que mal de donner une forme entendable par les pouvoirs publics.
4. La race n’explique pas tout : la formulation de revendications politiques est possible pour les lycéens et lycéennes générales et technos qui aspirent à occuper une position d’encadrement au sein du mode de production capitaliste. Pour tou·tes les autres – les pros, les déjà sélectionné·es, les futurs surnuméraires qui le savent déjà – le mouvement semble servir à se venger contre l’État qui les a déjà condamné à une vie misérable. En ce sens, ce mouvement s’inscrit dans la continuité des émeutes qui interrompent la distribution des identités et des dignités, entre « citoyens » et « sujets », en France depuis les Minguettes en 1981, en passant par 2005, 2007 à Villiers-Le-Bel, ou plus récemment 2023.
5. La gauche ter ter et l’autonomie peuvent rejoindre ces lycéen·nes mais personne ne peut réellement prétendre les représenter ou les comprendre : l’horizon qu’iels tracent est une révolte sans revendications, toujours en cours d’esquisse, qui n’a d’autres objectifs a priori que de clasher l’ennui d’une vie indigne.
6. L’explosion émeutière que l’on peut constater dans le 91, le 92, le 93, le 94, le 78 et le 95 est irréductible aux désormais lieu commun autonome autour du « refus du travail » et de « la reprise du temps et de l’espace de la métropole ». Tout le monde se moque bien du travail dans des établissements où il y a jusqu’à 7h d’heure de perm par jour et où la formation que l’on suit ne sert qu’à fabriquer notre relégation sociale future. L’émeute est, comme elle l’était après la mort de Nahel, une réponse à un contexte marqué par une proximité avec la mort et la certitude que rien ne nous attend au lycée et après celui-ci. Mais la plus grande des négativités cohabite avec les revendications de son voisin, lui aussi issu de l’immigration, et qui, lui, va peut-être « réussir ». Ni refus ni positivité béate : les noirs et arabes mettent en tension la modernité libérale en prenant simplement toutes ses promesses au sérieux.
7. La répression, dans ses proportions comme dans ses méthodes, n’a rien à voir avec celle que l’on constate dans le mouvement social classique : elle est hantée par le spectre de la guerre civile raciale. Comme l’a signalé Samuel Hayat, le 1er octobre 2026 a vu le plus haut nombre d’interpellations de l’histoire récente (dont 90 % de mineurs). Il faut remonter au terrible 17 octobre 1961 pour dépasser ce chiffre.
8. On ne peut qu’être étonné·e par l’appel des camarades de QLF (Quelafac) et aux étudiant-e-s révolutionnaires à l’ajout de la négativité sur de la négativité : si la cohérence du monde social-historique du capitalisme racial repose sur la violence envers les corps non-blancs, la contre-violence des damné·es de la terre pointe vers l’incohérence de la guerre civile. On se demande bien aujourd’hui quelle petite bande, révolutionnaire ou non, est prête à assumer ce niveau de violence jusqu’au bout.
9. La gauche ter ter ne sert presque à rien mais elle offre moins une pacification qu’une porte de sortie au mouvement : une renégociation du pacte racial dans laquelle une fraction des descendant·es de l’immigration pourraient intégrer l’espace public libéral en tant que représentation métonymique de l’ensemble et bénéficier des mêmes « chances » de réussite que leurs équivalent·es blanc·hes des centre villes. Nouvelle cohérence du champ social – dans laquelle les émeutiers·ères seraient représenté·es dans le débat public en tant que groupe homogène (noirs et arabes) disposant d’intérêts spécifiques par ceux et celles avec qui ils vont tendre à avoir de moins en moins en commun.
10. Pour sortir de l’alternative entre guerre civile raciale ou constitution d’une classe dirigeante noire et arabe, il faut être capable d’articuler un horizon communiste en accomplissant de gestes de soin et de pouvoir reprenables par la majorité. Il faut prendre soin des corps confrontés à la violence d’État. Leur apporter écoute, douceur, ravitaillements et outils anti-répression. Mais plus que ça, il faut leur permettre de constituer des pouvoirs populaires qui interrompent le cours normal de la vie. Il faut donner aux enfants le pouvoir de se parler et de tracer un chemin vers une vie meilleure sur les ruines de ce qu’ils auront détruits.