Ce texte est originellement paru dans le revue en ligne e-flux.
Marx est, sans aucun doute, le défenseur le plus connu de la thèse selon laquelle le capitalisme contient les germes de sa propre destruction. Mais qu’en est-il d’observateurs favorables au capitalisme ? Joseph Schumpeter était atypique parmi les économistes défenseurs du marché libre, parce qu’il s’accordait avec Marx pour dire que le capitalisme mourrait de causes internes. Son livre de 1942, Capitalisme, socialisme et démocratie, peut être lu comme un long dialogue avec Marx portant sur l’inévitable effondrement du capitalisme1Pour une discussion éclairante du rapport de Schumpeter à la gauche marxienne, voir l’introduction de Michel Feher, Le temps des investis. Essai sur la nouvelle question sociale, Paris, La découverte, 2017..
Le livre est aussi, incidemment, un hymne à la gloire de l’entrepreneur-fondateur – le propriétaire unique ou majoritaire d’une société dont les ambitions familiales et entrepreneuriales s’unissent dans le rêve de fonder une nouvelle lignée dynastique, peut-être même une nouvelle race. En tant que tel, ce rêve contient des résonances frappantes avec les visions néo-réactionnaires d’entrepreneurs-fondateurs comme Peter Thiel et Elon Musk, ainsi que celles de leur cohorte de philosophes de second-rang (Mencius Moldbug, Nick Land parmi d’ autres).
Schumpeter s’accordait avec Marx pour dire que le capitalisme était destiné à s’autodétruire, mais il arrivait à cette conclusion par un chemin très différent, comme s’il le regardait à travers un miroir déformant. Là où Marx pensait que le renversement révolutionnaire final du capitalisme émergerait de sa tendance à polariser les richesses et accélérer les crises de suraccumulation, Schumpeter croyait que le capitalisme succomberait aux formes de plus en plus socialisées et massifiées qu’il avait prises au début du 20ème siècle2Dans Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 2023 [1942].. Pour Schumpeter donc, le capitalisme n’était pas menacé par ses tendances à accentuer ses propres contradictions mais plutôt par son succès à les réduire. La flèche du temps du capitalisme menait à l’égalisation, pas à la polarisation. Elle contenait en germes la production socialisée, ce qui signifiait son arrêt de mort.
Schumpeter vit dans l’essor des entreprises par actions modernes le début de la fin. Avec l’apparemment inexorable séparation graduelle entre les fonctions du propriétaire et du manager, la démocratisation de la propriété actionnariale et la normalisation des propriétaires absents, l’entreprise moderne éteignait les forces motivatrices élémentaires de l’esprit entrepreneurial : la propriété personnelle directe et la liberté contractuelle immédiate.
Comme d’autres observateurs romantiques de l’entreprise moderne, Schumpeter pensait que l’essor du management professionnel ouvrait une distance abrutissante entre le prétendant entrepreneur et la propriété de la firme3Des arguments similaires peuvent être trouvés dans les travaux de l’ancien trostkyiste devenu conservateur James Burnham, The Managerial Revolution: What Is Happening in the World (John Day Company, 1941) et le penseur paléoconservateur Samuel T. Francis, Beautiful Losers: Essays on the Failure of American Conservatism (University of Missouri Press, 1993).. L’entrepreneur d’antan était rétrogradé au rôle d’administrateur, alors que le propriétaire unique était remplacé par la masse démocratique des actionnaires absentéistes largement indifférents. Quelque part dans ce processus, l’entreprise moderne a remplacé l’innovation par l’administration et donc détruit le « fait essentiel » du capitalisme : ce que Schumpeter (paraphrasant à nouveau Marx) appelait la « destruction créatrice ».
Pourtant, les prophètes actuels de la destruction créatrice seraient probablement surpris d’apprendre que Schumpeter voyait le capitalisme dynastique comme le véhicule idéal de l’esprit entrepreunarial. Une des motivations principale de ses lamentations sur la montée des vastes entreprises publiques était leur effet destructeur sur les entreprises familiales et les actionnaires majoritaires du 19ème siècle qui, presque invariablement, perdaient le contrôle des firmes qu’ils avaient fondé dès qu’elles étaient cotées en bourse. Avec la démocratisation de la propriété entrepreneuriale, se plaignait Schumpeter, la « plus glamour des visées bourgeoises, la fondation d’une dynastie industrielle, est devenue dans la plupart des pays inatteignables4Ibid, p. [139].».
Schumpeter voyait donc le déclin de la famille bourgeoise comme responsable des perspectives déclinantes du capitalisme, plus encore que le seul essor de l’entreprise par action. C’était parce que, à ses yeux, la formation familiale était la source ultime de la volonté d’innover. Seule une personne qui pensait en termes intergénérationnels était capable du saut de la foi héroïque nécessaire à l’innovation véritable. Le vrai entrepreneur était préparé à sacrifier son propre bonheur à court terme précisément parce qu’il était animé du désir de créer de nouvelles richesses pour ses enfants et grands-enfants. Sans la perspective de la succession, selon Schumpeter, aucune personne désirant la richesse ne prendrait le genre de risques personnels impliqués par la vraie innovation. L’entrepreneur héroïque était aussi, par définition, un aspirant fondateur d’une richesse dynastique.
Donc, par une voie détournée, Schumpeter arrivait à l’idée que le capitalisme, quand il est le plus tendu vers l’avenir, ne fait jamais que réinventer la tradition. Le futur qu’il inaugurait était aussi toujours une nouvelle fondation – un nouvel ordre reproductif ou une nouvelle lignée. Si la flèche du temps du modernisme était progressive et entropique, condamnée à toujours répéter le présent, Schumpeter pensait que le capitalisme le plus innovant se déployait dans le registre temporel d’un futurisme réactionnaire. Était-ce une coïncidence si la forme la plus vitale de capitalisme du milieu du 20ème siècle, nommément la forme britannique, avait maintenu une monarchie fonctionnelle ?
Quand il publia Capitalisme, socialisme et démocratie, Schumpeter pensait que l’esprit entrepreneurial du capitalisme était en phase de déclin terminal. Assiégé de toutes parts par la ferveur régulatrice de l’État administratif et sujet à des impôts sur la succession de plus en plus prohibitifs, les entrepreneurs-fondateurs héroïques du 19ème siècle allaient bientôt capituler face aux méthodes de production « socialisées » des sociétés par action. Pourtant, si Schumpeter était inlassablement pessimiste quant au futur du capitalisme, une nouvelle génération d’entrepreneurs a redécouvert les séductions du futurisme réactionnaire. L’environnement fiscal et monétaire du nouveau millénaire, combiné à l’érosion de long terme des droits et sécurités sociales du New Deal, a fatalement sapé les infrastructures des sociétés par actions et produit une nouvelle élite d’investisseurs privés et de fondateurs d’entreprise dotés d’un pouvoir exécutif scandaleux sur les entreprises qu’ils possèdent ou contrôlent5Melinda Cooper, “Patrimonial Capitalism: Agency Theory and the Return of Dynastic Wealth,” dans Rebooting Political Economy, ed. Greta Krippner, Sarah Quinn, et Marion Fourcade (Duke University Press, à paraître en 2026).. Au pouvoir, Trump s’est entouré de conseillers et membres de cabinets venant des mêmes secteurs du monde des affaires.
Peter Thiel a fait plus que quiconque pour promouvoir la mystique du fondateur-entrepreneur. Dans ses propres mots, les entreprises contrôlées par leurs fondateurs « ressemblent à des monarchies féodales » et sont très différentes des sociétés par actions, largement appropriées et contrôlées par le management qui sont « supposément plus “modernes ». « Un fondateur unique peut prendre des décisions autoritaires, inspirer la loyauté et planifier des décennies à l’avance », explique-t-il, « alors que les bureaucraties impersonnelles composées de professionnels qualifiés » sont désespérément focalisées sur les retours à court terme exigés par la masse des actionnaires6Peter Thiel et Blake Masters, Zero to One: Notes on Startups, Or How to Build the Future (Penguin, 2014), 188.. La philosophie économique de Thiel célèbre le fondateur comme une sorte de père primordial, une figure antinomique qui détruit les anciennes lois et en instaure de nouvelles, qui a le regard tendu vers le futur technologique distant tout en cherchant à réanimer les hiérarchies sociales les plus ésotériques. Dans son imaginaire, les fondateurs peuvent être des fils orphelins, des frères fratricides et des fils parricides mais pour cette même raisons ils sont aussi les créateurs de nouvelles lignées dynastiques et de nouvelles fortunes familiales7Les modèles mythiques de Thiel sont Oedipe et Romulus & Remus – c’est-à-dire des orphelins, des frères fratricides, des fils parricides et des fondateurs de civilisations. Thiel, Zero to One, 180-181..
Le cercle d’entrepreneurs-fondateurs autour de Trump déroule la ligne du temps entropique de Schumpeter à l’envers. Pour faciliter une nouvelle naissance du capitalisme, ils sont déterminés à détruire à la fois l’État administratif du New Deal et ce qu’ils voient comme sa contrepartie économique, l’entreprise « woke ». En tant que libertariens, leurs penchants antisociaux sont considérablement plus avancés que ceux de simples néolibéraux. En fait, ils sont déterminés à détruire non seulement les derniers vestiges de l’État providence mais aussi le modèle néolibéral des marchés sociaux financés ou garantis par l’État représentés par les méga-investisseurs institutionnels comme BlackRock. Il devient plus clair de jour en jour que la guerre contre le « capitalisme woke » est plus que du théâtre. Les troupes de Trump sont réellement prêtes à faire tomber les sommets du capitalisme néolibéral pour élever leur propre faction de la finance de l’effondrement : les fondateurs d’entreprises, les partenariats d’investissement privé et l’actionnariat interventionniste.
Mais le capitalisme de fondateurs peut-il survivre à ses propres tendances destructrices ? Trump va creuser et brûler jusqu’à ce que la Terre entière prenne feu – au nom de l’indépendance énergétique américaine et de la fortune de ses alliés dans la prospection gazière et pétrolière. Ses droits de douane menacent de détruire les fondations de l’impérialisme du dollar américain. En renversant brutalement les accords commerciaux par lesquels les États-Unis échangent des bons du Trésor contre des importations à bas coût, Trump joue avec la sécurité économique de sa base électorale – les nombreux·ses travailleurs·ses qui s’appuient sur des importations à bas coûts de biens manufacturés comme compensation de salaires stagnants et de l’insécurité du marché du travail. Pourtant il n’y a pas de façon facile de faire marche arrière. Si Trump revient sur ses droits de douane, l’impact de long terme sera sûrement le même (aucune alliance commerciale ne peut survivre à ce genre de volatilité).
Sans le vouloir, peut-être, Trump a dévoilé la force militaire brute qui rôde derrière la façade consensuelle des politiques monétaires internationales. Quand les créditeurs principaux et les acheteurs de long terme de bons du Trésor commencent à hésiter, comment les États-Unis peuvent-ils maintenir leur position hégémonique mondiale sans recourir à l’arme de la guerre ? Que peut offrir Trump à sa base à part la rage extatique contre le monde (et peut-être une forme d’État Providence militaire) ? La pulsion auto-annihilatrice du capitalisme de fondateurs défie la raison politique conventionnelle. L’énigme pour les alliés de Trump – et pour le reste du monde – est de savoir comment éviter de s’effondrer avec.