Sociosphère – Lectures de Hellworld #1

Dans ce second post substack, le géographe communiste Phil A. Neel part d'un aperçu sur le complexe industriel global de l'engraissement pour reprendre la critique du concept de technosphère et défendre celui de sociosphère. Celui-ci permet comprendre la singularité du capitalisme, comme premier métabolisme social planétaire, par rapport aux métabolismes sociaux et sociétés de classe antérieurs. Après une discussion critique de Søren Mau sur ces questions, Neel se tourne vers le géochimiste soviétique Vladimir Vernadsky pour envisager la possibilité d'autres sociosphères.

Nous remercions Phil A. Neel de nous avoir autorisé à traduire ce texte. La version originale est disponible ici.

Le post précédent a introduit le concept de “technosphère”, discuté en détail dans le second chapitre de Hellworld1Un ouvrage de Neel paru aux éditions Brill au format hardback en 2025, qui parait début juillet en paperback aux éditions Haymarket., intitulé “La croute terrestre”. Le terme vient initialement du géologue Peter K. Haff selon lequel « un processus géologique émergent […] a entrainé les humains, en tant que composants essentiels, à soutenir ses dynamiques » 2Peter K. Haff, “Technology as a geological phenomenon: implications for human well-being”, in C.N. Waters, J.A. Zalasiewicz, M. Williams, M.A. Ellis and A.M. Snelling (Eds), A Stratigraphical Basis for the Anthropocene. The Geological Society of London, Special Publications, 395, 2013, p. 302.. Contre le récit de « l’Anthropocène » popularisé au même moment, « l’humanité » ne constitue pas par elle-même, chez Haff, ce « processus géologique émergent ». En réalité, l’humanité est un agent de second ordre, « synchronisé » avec un ordre supérieur, la logique émergente de la technologie, qui en vient à constituer elle-même un système géosphérique. Haff définit la technosphère comme « l’ensemble des technologies mises en réseau à grande échelle, qui sous-tendent et rendent possible l’extraction rapide de vastes quantités d’énergie gratuite de la Terre et de la puissance qui peut en être tirée, la communication quasi-instantanée à longue-distance, le transport rapide d’énergie et de masses sur des longues distances, l’existence et le fonctionnement des bureaucraties modernes gouvernementales et autres, les opérations industrielles et manufacturières à haute intensité telles que la distribution régionale, continentale et globale alimentaire ou d’autres biens, et une myriade de processus “artificiels” ou “non-naturels” sans lesquels la civilisation moderne et ses actuels 7 × 10 9 habitant·es humain·es ne pourraient exister » 3Ibid., p. 301-302..

Une bonne partie du second chapitre de Hellworld est dédié à la déconstruction critique de cette idée de technosphère. Le cœur de cette critique est simplement que Haff déploie une théorie presque intégralement asociale de la technologie, dans laquelle une logique essentiellement mécanique (en fait simplement la seconde loi de la thermodynamique) régit les structures sociales et, à travers elles, les mouvements physiques à la surface de la planète.

Comme dans le post précédent, la théorie des techniques de Lewis Mumford (notamment telle qu’elle est déployée par Jason W. Moore) offre un contrepoint à celle de Haff. Si cette théorie allie mieux le social et la technique, cependant, elle tend à donner trop de crédit au côté technique. Ce problème est visible dans la notion de « mégamachine » que Mumford utilise pour désigner des institutions sociales, et cette tendance dans son œuvre a prédisposé ses lecteur·ices à un réductionnisme technique centré sur la division du monde par Mumford en trois « ères » techniques bien distinctes (éotechnique, paléotechnique, néotechnique, etc.) définies par des ensembles de technologies fondatrices. En même temps, malgré sa compréhension plus rudimentaire de la technique, le récit de Haff offre en fait une bien meilleure description de comment une logique émergente peut survenir à l’échelle planétaire depuis des formes moindres d’action qui sont ensuite systématiquement subordonnées à ses impératifs. En ce sens, la théorie de la technosphère est en fait plus marxiste (au moins dans sa structure conceptuelle) que la théorie des techniques de Mumford.

Le chapitre se poursuit en affirmant que la « technosphère » de Haff n’est pas elle-même un système géosphérique, mais qu’elle est plutôt « l’exosquelette technique » (une expression empruntée à Martín Arboleda) de la société capitaliste. Autrement dit, la technosphère est simplement l’apparence aliénée d’une « sociosphère » plus fondamentale dans laquelle les dynamiques sociales importent plus que les dynamiques purement techniques. Bien que le capitalisme soit la première société véritablement planétaire en ce sens, d’autres sont possibles. Ce concept, ainsi que le titre du chapitre – « Croute terrestre » – et l’idée de « l’espace cadastral » expliqué dans le post précédent, sont tous tirés d’un article d’Amadeo Bordiga (co-fondateur du Parti Communiste italien) intitulé « Espèce humaine et croute terrestre ».

Comme je l’explique dans Hellworld :

À travers un exposé sur la théorie de la rente foncière de Marx, publié au début des années 1950, Bordiga affirmait que l’implantation humaine sous le capitalisme prend une forme cadastrale – une carte découpée en cadastres de terres consignés dans des registres, assignant un·e propriétaire à chaque millimètre de la Terre à qui sont dûs des rentes foncières pour chaque parcelle acquise – qui s’étend non seulement à des droits aliénables quant à la surface de la planète mais qui inaugure aussi une nouvelle étape historique “dans l’agencement de l’installation humaine sur la ‘croute’ terrestre, autrement dit sous forme de couche qui s’étend au-dessus et en-dessous de la surface du sol”. Cette couche est planétaire et ses nœuds dynamiques sont les agglomérations d’habitations humaines et d’activités industrielles visibles dans les centres urbains. Mais, pour Bordiga, ce n’est pas exactement une “technosphère”, parce que la technologie est seulement secondaire dans sa formation, comme un effet de second rang. La spécificité de cette sphère est plus historiquement plastique, changeant avec les évolutions dans l’organisation sociale humaine. Elle est, en d’autres termes, mieux décrite comme une sorte de “sociosphère” – un système géosphérique émergent définit par le métabolisme social agrégé de l’espèce humaine avec le monde non-humain4Hellworld, p. 112..

Comme ce passage l’explique, ce qui semble être le simple mouvement mécanique de masses à travers le maillage global de systèmes techniques est, en fait, le matériau dynamique d’un métabolisme social recouvrant la planète. Et, à nouveau, nous pouvons voir des structures socio-métaboliques littéralement creusées à même la croute de la Terre avec les images satellite :

 

Il s’agit d’une image aux couleurs réelles de la zone de Três Lagoas dans le Mato Grosso do Sul au Brésil, à la confluence des fleuves Sucuriú et Paraná. L’État du Mato Grosso do Sul est principalement agricole et c’est un des plus importants producteurs de soja du pays. Cette région est aussi un producteur majeur de bétail et Três Lagoas sert même de carrefour de l’industrie de la viande et de l’export de bétail. Ici nous voyons ces spécialités économiques incrustées dans le sol, visibles comme une grille de monocultures façonnées par et insérées directement dans les chaines de valeur globales. Plus spécifiquement, nous pouvons penser à cette région comme à un territoire opérationnel spécialisé de ce que Swarnabh Ghosh, Neil Brenner et Nikos Katsikis appellent le complexe industriel global de l’engraissement [global industrial feedlot matrix]. La nature extravertie du développement de cette aire géographique apparait sur l’image satellite. Mais l’échelle n’est pas nécessairement évidente : si c’était un pays, le Mato Grosso do Sul serait le cinquième producteur mondial d’oléagineux. En conséquence, ce territoire peut seulement être compris à travers ses liens aux chaines d’approvisionnement agroindustrielles globales, avec par exemple la demande de producteurs alimentaires de Chine sculptant directement l’espace agraire d’une partie relativement pauvre du Sud-Ouest du Brésil.

Ce processus par lequel des territoires éloignés se sculptent mutuellement à travers l’interdépendance sociale traduite via des abstractions économiques est un aspect crucial du complexe industriel global de l’engraissement. Plus généralement, Ghosh, Brenner et Katsikis décrivent ce complexe comme « un circuit métabolique englobant la planète entière, carburant aux énergies fossiles, vorace en usages intensifs des sols, en investissements infrastructurel colossaux et en destructions environnementales déchainées5 Swarnabh Ghosh, Neil Brenner, et Nikos Katsikis, “The Global Industrial Feedlot Matrix: A Metabolic Monstrosity”, dans Jeffrey S. Nesbit and Charles Waldheim (Eds.), Technical Lands: A Critical Primer, Berlin: Jovis, 2022. p.134.  ». Les terres agricoles visibles à Três Lagoas peuvent donc être comprises comme une dimension géosphérique des « territoires opérationnels multi-échelles qui soutiennent ce circuit du capital et sur lesquels ses contradictions socio-environnementales sont projetées 6Ibid. ». De plus, ce complexe de l’engraissement est un concept vaste qui inclut non-seulement les territoires physiques de la production agricole mais aussi les « relations de travail, les systèmes d’usage des terres, les infrastructures industrielles, les relais des énergies fossiles, les grilles logistiques, les fumées d’émissions de carbone, ainsi que les enchevêtrements multi-espèces techno-scientifiquement médiés entre les travailleurs-consommateurs humains, les animaux-marchandises et les pathogènes 7Ibid. ». Ce complexe peut donc être compris comme la dimension agroindustrielle du métabolisme social à travers lequel la sociosphère est connectée à la biosphère et, dans une certaine mesure, aux systèmes lithosphérique, hydrosphérique et atmosphérique.

Comme l’indique l’inclusion des « relations de travail » dans cette description, cependant, les processus métaboliques sont aussi la racine matérielle du pouvoir de classe. En termes plus généraux, nous pouvons dire que la domination sociale en tant que telle émerge toujours de – et est structurée par – les formes différentielles d’engagement avec – et de contrôle sur – l’interface métabolique. Plus précisément : les classes émergent dans l’espace des possibles qui existent du fait du recours humain aux outils pour combler un écart métabolique. Comme l’explique Søren Mau : « Les humains sont contraints de médiatiser leur métabolisme à l’aide d’outils, mais il n’y a pas d’organisation nécessaire de cette médiation. […] L’organisation corporelle humaine ouvre un espace immense de possibilités fondées sur une nécessité : un métabolisme doit être établi, mais sa forme sociale n’est jamais simplement donnée 8Mau, Contrainte muette. Le pouvoir économique du capital, trad. Pablo Arnaud et Camilla Brenni, Genève, Éditions Sans soleil, 2025 [2023], p. 137. ». Depuis les plus anciennes époques de l’histoire humaine, cet espace est donc marqué par le conflit politique : « Le fait que des parties du corps humain puissent être concentrées comme propriété entre les mains d’autres membres de l’espèce a pour conséquence que le pouvoir peut s’entrelacer dans la trame même du métabolisme humain9Ibid., p. 155. ».

Pour Mau, cette possibilité est exploitée pleinement seulement sous le capitalisme, où la subsomption du processus de production parvient à restructurer les deux côtés de l’interface métabolique. Jason W. Moore décrit en conséquence l’histoire du développement capitaliste comme une progression à travers une série de « révolutions écologiques mondiales » dans lesquelles de « nouvelles natures » sont « co-produites par la biosphère et le capitalisme » via « les innovations du capital, de la science et de l’empire… ». Par cette combinaison unique de dynamiques sociales, techniques et écologiques, chaque « longue vague » de l’accumulation « crée – et est créée par – une nature historique qui offre un ensemble nouveau et spécifique de contraintes et d’opportunités 10Jason W. Moore, Le capitalisme dans la toile de la vie. Écologie et accumulation du capital, trad. Robert Ferro, Toulouse, Éditions l’Asymétrie, 2020 [2015], p. 211-212. ». S’inspirant de la théorie des systèmes-mondes, Moore est aussi capable de suivre ces transformations loin dans l’histoire des débuts du capitalismes et au-delà, illustrant l’impact social transformateur de la déforestation de l’Amazonie et du bassin de la Vistule en Europe, des révolutions minières et métallurgiques en Europe Centrale, de la révolution agricole des Pays-Bas et des frontières en expansion de la production de sucre de Madère à São Tomé au Brésil, le tout depuis au moins le 15ème siècle. Dans chaque cas, Moore souligne comment des crises environnementales de la fin du Moyen-âge ont été induites par, et ont aidé à créer de nouvelles interfaces techniques avec le monde non-humain qui ont ensuite produit de nouvelles natures historiques. Moore montre comment des formes sociales spécifiquement capitalistes ont émergé de ces processus.

Gustave Doré, La mort et le bucheron

C’est un contrepoint important à Mau, dont la méthode rhétorique semble parfois suggérer que la domination sociale n’était pas aussi profondément entremêlée à l’interface métabolique dans les modes de production antérieurs. Par exemple, Mau écrit que le capitalisme repose sur une séparation croissante entre les producteur·ices et les moyens de production et, en conséquence, il présente les modes de production précapitalistes comme simplement fondés sur « la connexion intime et permanente entre le producteur […] et les moyens de production 11Mau, op. cit., p. 184-185. ». Ailleurs il note que, en transposant le pouvoir social sur l’environnemental matériel (un procédé qui découle de cette séparation), la violence directe est moins nécessaire à la gestion quotidienne de la production sous le capitalisme. Ce qui contraste encore avec les modes de production antérieurs, où la coercition directe était un élément constitutif de la structure de classes. En fait, le contraste invoqué par Mau suggère souvent une différence trop marquée, comme quand il oppose le tissage du pouvoir dans la trame du métabolisme social avec une forme de pouvoir supposément précapitaliste qui vient « s’accrocher au métabolisme depuis l’extérieur pour violemment sucer le surtravail comme une sangsue 12Ibid., p. 155. ».

Mau lui-même ne pense pas vraiment que c’est ainsi que les modes de production antérieurs fonctionnaient (ailleurs, il offre des perspectives bien plus nuancées sur cette question). Mais la suggestion semble naturelle précisément parce que de telles explications des traits uniques de la société capitaliste s’appuient si fréquemment sur un contraste rhétorique dans lequel les formes précapitalistes apparaissent avec des proportions exagérées : comme formes extrinsèques de domination dans lesquelles la domination est mise en œuvre à travers la violence directe, où l’innovation est réprimée, le commerce et l’échange monétaire sont extrêmement limités, etc. Donc, bien que l’émergence historique de la sociosphère soit seulement compréhensible à travers une élaboration théorique des lois abstraites du mouvement de la société capitaliste – qualitativement distinctes de celles qui gouvernaient les formes de métabolisme social pré-capitalistes – le processus doit aussi être compris au sein d’une plus vaste histoire de la domination sociale en tant que telle, dans laquelle le pouvoir a toujours été déployé dans et à travers la transformation dialectique des côtés « social » et « environnemental » de l’interface métabolique. En d’autres termes, la xénoformation spécifiquement capitaliste de la croute terrestre par les flux matérialisés de la valeur est elle-même une expression métastasée d’une impulsion « civilisationnelle » plus profonde émanant de la société de classes en tant que telle.

À un haut niveau d’abstraction, on peut comprendre la distinction comme ceci : l’inauguration d’un système sociosphérique unifié a été constitué par les lois uniques du mouvement de la société capitaliste. Bien que ce n’était pas une nécessité logique, c’est néanmoins un fait historique évident, repérable à travers toutes les mesures invoquées par Haff et détaillées dans « Croute terrestre », y compris : l’évidente transformation de l’atmosphère et les catastrophes environnementales qui s’ensuivent, le fait que la somme des matériaux abiotiques anthropiques (notamment le béton, le bitume et les déchets) sont désormais plus importants (en termes de poids) que la totalité de la biosphère et la façon tout aussi criante dont les flux matériels fondamentaux ont été accélérés sous le coup d’interventions humaines (comme dans le dépassement des dénudations naturelles par les mouvements anthropiques de masse). À un niveau plus banal, l’existence d’un système sociosphérique est confirmé par la façon dont l’économie globale fonctionne comme une force émergente entrainant nos propres vies dans ses impératifs abstraits, à tel point que la subsistance quotidienne à un endroit peut être perturbée par une crise majeure de l’autre côté du globe. Comme la controverse sur les récentes taxes douanières des États-Unis l’ont démontré, nous nous trouvons suspendu·es dans un maillage complexe de rapports sociaux avec des personnes sur l’ensemble de la planète, que nous le voulions ou non.

Tableau de Elhachem et. al. 2020 suivant l’évolution des masses anthropiques comparées à la biomasse.

 

Tableau de Cendrero et. al. 2022, démontrant une fréquence accrue des glissements de terrain au fil du temps. La légende originelle intégrale : “Fréquence de glissements de terrain en Italie, en Allemagne, en Chine et dans la vallée Bajo Deba (Espagne)”. Données obtenues respectivement dans Guzzetti et Tonelli (2004), Damm et Klose (2015), Lin et Wang (2018) et Rivas et al. (2022).

 

Tableaux de Cendrero et. al. 2022, démontrant une fréquence accrue de désastres hydrogéomorphologiques comparés aux désatres « purement climatiques » au fil du temps.

 

Ce n’est pas la seule sociosphère possible, bien sûr. Au début du 20ème siècle, le géochimiste soviétique Vladimir Vernadsky – notamment un des premiers scientifiques à avoir reconnu que l’oxygène, le nitrogène et le dioxyde de carbone atmosphériques dérivent de la biosphère – défendait l’idée que la victoire de la révolution socialiste sur toute la planète élèverait en dernier lieu la raison humaine au rang de force géosphérique. L’avancée des principes scientifiques et écologiques permise par ce processus révolutionnaire permettrait un refaçonnement simultanément social et physique de la planète, résultant en un « nouvel état évolutionnaire de la biosphère » dans lequel « l’action humaine rationnelle devient le facteur décisif du développement de la biosphère 13 Inar I. Mochalov, « Vladimir Vernadsky: cosmos, Earth, life, man, reason—from biosphere to noosphere. » Earth system: History and natural variability, 4, 2009, p. 384-434.  ». Les travaux plus conventionnels de Vernadsky ont ensuite influencé les débuts des sciences de l’environnement, y compris les conceptions contemporaines de la biosphère. Et, bien que la notion de noosphère ai été reprise par les penseurs des débuts du New Age puis salie dans les théories décrivant l’émergence d’internet avec celle d’une conscience collective, Vernadsky lui-même la voyait d’un point de vue principalement scientifique :

« Vernadsky comprenait la noosphère comme une étape de plein droit de l’évolution de la biosphère. La caractéristique cruciale de cette dernière étape en date de l’évolution biosphérique est la dominance de la raison scientifique. La science influence, accélère, transforme et prend contrôle des processus biosphériques “naturels”. En même temps, la science est aussi un phénomène naturel planétaire 14George S. Levit, Biogeochemistry – Biosphere – Noosphere: The Growth of the Theoretical System of Vladimir Ivanovich Vernadsky, Berlin: VWB, 2001. p. 84. ».

Plus précisément, pour Vernadsky, « la noosphère émerge là où l’humanité, par la maitrise des processus nucléaires, commence à créer des ressources énergétiques par la transmutation nucléaire d’éléments 15 Heinz Kautzleben et Axel Müller, “Vladimir Ivanovich Vernadsky (1863–1945) — From mineral to noosphere”, Journal of Geochemical Exploration, Vol. 147, Part A, Décembre 2014. pp. 4-10.  ».

Une telle maitrise n’était, cependant, pas garantie mais bien dépendante du succès du projet révolutionnaire de transformation sociale. Et il va sans dire que, en fin de compte, le projet soviétique à échoué à provoquer une vague révolutionnaire globale nécessaire pour que ce système sociophérique qualitativement plus avancé prenne forme. À la place, avec la défaite du mouvement communiste mondial, la tendance intrinsèquement internationale de l’accumulation capitaliste est ce qui a fini par relier l’espèce en une seule « communauté matérielle » (pour utiliser le langage de Jacques Camatte). Tout futur système noosphérique sera, en conséquence, le résultat d’une transformation révolutionnaire advenant à même la sociosphère existante, plutôt que le moyen à travers lequel des processus métaboliques dispersés auraient été pour la premières fois unis en un système planétaire. Mais cela pose aussi une question plus intéressante et qui va en sens inverse : étant donnée l’influence conséquente de l’humanité sur la biosphère, bien antérieure au capitalisme, peut-on dire que quelque chose qu’un système sociosphérique a existé aussi par le passé ?

Cette question est plus difficile à traiter et requiert une exploration bien plus importante de l’histoire environnementale. Dans un prochain post, j’explorerai certaines approches des modes de production et les débats théoriques sur la nature du matérialisme historique. Pour le moment, on pourrait dire que les formes antérieures d’organisation du métabolisme social ont été à la fois relativement localisées et, au fil du temps, ont fait montre d’un processus graduel quoique saccadé d’intégration globale modérée par les mécanismes mis en avant par les théoriciens du système-monde : des liens matériellement « légers » par le commerce à longue distance de matériaux cruciaux entre des centres de populations matériellement plus « lourds », créant des formes d’interdépendance de facto entre des assemblages socio-métaboliques par ailleurs distincts. Que le processus ait ou non eu une nécessité téléologique, la tendance historique observée est que des révolutions sociales et techniques associées ont tendu, au fil du temps, à approfondir cette intégration. Jusqu’à l’émergence du capitalisme, cependant, c’était, au mieux, une mosaïque proto-sociosphérique de métabolismes. En plus de démontrer un degré qualitativement plus élevé d’intégration matérielle et une échelle plus importante de mouvements physiques, la société capitaliste est donc qualitativement différente dans la mesure où elle constitue la première organisation véritablement planétaire du métabolisme humain avec le monde non-humain à cette échelle sociosphérique, au sein duquel les mêmes formes sociales fondamentales prévalent en tous lieux.

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