Pouvoir et crise – Un extrait de « Contrainte muette »

Les éditions Sans soleil ont publié à l'automne 2025 une traduction (par Pablo Arnaud et Camilla Brenni) d'un livre important de Søren Mau. L'auteur y construit une théorie du pouvoir spécifiquement capitaliste : son pouvoir économique. Contrairement au pouvoir idéologique il ne requiert pas de subjectivation particulière et contrairement au pouvoir coercitif, il se passe le plus souvent de contrainte directe. S. Mau théorise ainsi l'économie comme contrainte muette. Nous publions un extrait sur le concept de crise (p. 398-411).

La crise comme source de pouvoir

Les crises ont souvent un effet envoûtant sur les révolutionnaires. Dans son étude des révolutions de 1848 intitulée Les luttes de classes en France, Marx aboutit à la conclusion que la crise économique de 1847 avait « hât[é] l’explosion révolutionnaire ». À partir de cette prémisse, Engels et lui sont arrivés à la conviction qu’une « nouvelle révolution n’est possible qu’en conséquence d’une nouvelle crise. Mais elle est aussi sûre que celle-ci1K. Marx, « Les luttes de classes en France (1848 à 1850) » (1850), in Œuvres IV. Politique I, op. cit., p. 242, p. 333. ». Au cours des années qui suivirent, Marx a constamment cherché les signes avant-coureurs de cette crise à venir, qu’il anticipa à plusieurs reprises dans ses articles pour le New York Tribune2Voir S. Clarke, Marx’s Theory of Crisis, chap. 4 ; M. Heinrich, Die Wissenschaft vom Wert, op. cit., p. 346 ; M. R. Krätke, « The First World Economic Crisis : Marx as an Economic Journalist », in M. Musto (dir.), Karl Marx’s Grundrisse, op. cit., p. 162-168 ; M. Musto, Another Marx, op. cit., chap. 3-4. Lorsqu’une crise financière mondiale éclata finalement à l’automne 1857, Engels et lui furent euphoriques. Marx écrivit à Engels en octobre 1857 : « la crise américaine – dont nous-mêmes avions prédit dans la revue de 1850 qu’elle éclaterait à New York – est beautiful3K. Marx, « Lettre à Engels du 20 octobre 1857 », in F. Engels, K. Marx, Correspondance. Tome V (juillet 1857-décembre 1859), Paris, Éditions sociales, 1975, p. 51. ». Quelques semaines plus tard, il admit qu’il ne s’était « jamais senti si cosy depuis 1849 qu’au milieu de cet outbreak4K. Marx, « Lettre à Engels du 13 novembre 1857 », in ibid., p. 59. ». Engels, d’accord avec son ami, répondit ceci :

La crise va me faire physiquement autant de bien que le séjour dans une station balnéaire, je m’en aperçois déjà. En 1848, nous disions : maintenant, notre heure arrive, et in a certain sense, elle est venue, mais cette fois elle vient tout à fait, maintenant il y va de notre tête5F. Engels, « Lettre à Marx du 15 novembre 1857 », in ibid., p. 64..

La crise de 1857 fournit à Marx l’occasion de coucher enfin sur papier les résultats de ses recherches dans le champ de l’économie, tout en rédigeant ses articles sur la crise pour le New York Tribune et en compilant aussi un journal de bord complet de son évolution6K. Marx « Lettre à Engels du 8 décembre 1857 », K. Marx « Lettre à Lasalle du 21 décembre 1857 », in ibid., p. 74, 92-93. M. R. Krätke, « The First World Economic Crisis », op. cit. ; M. R. Krätke, « Marx’s “Books of Crisis” of 1857– 8 », in M. Musto (dir.), Karl Marx’s Grundrisse, op. cit., p. 169-175.. Il n’avait qu’une hâte, « avoir mis au net au moins les linéaments [Grundrisse] essentiels avant le déluge7K. Marx, « Lettre à Engels du 8 décembre 1857 », in F. Engels, K. Marx, Correspondance. Tome V, op. cit., p. 78. », comme il l’écrivait à Engels. Dans le fragment sur les machines qui se trouve dans les Grundrisse, rédigé vers février ou mars 1858, Marx annonçait l’effondrement inévitable de « la production reposant sur la valeur d’échange8K. Marx, Grundrisse, op. cit., p. 661. ». Mais le déluge n’est jamais venu ; la crise mondiale a finalement fait long feu, et les grands espoirs que Marx et Engels avaient placés dans cette crise restèrent vains. Ainsi que Peter Thomas et Geert Reuten l’ont montré, cette conjoncture a conduit Marx à reconsidérer sa conception de la crise lorsqu’il est revenu à cette question dans divers manuscrits rédigés entre 1861 et 1865 : la « théorie eschatologique de la crise » formulée dans les Grundrisse céda la place à une nouvelle conception de la crise comme un stade normal des cycles d’accumulation9P. D. Thomas, G. Reuten, « Crisis and the Rate of Profit in Marx’s Laboratory », op. cit., p. 326. Pour des analyses similaires quant au développement de la théorie marxienne des crises, voir S. Clarke, Marx’s Theory of Crisis, op. cit., chap. 3-7 ; M. Heinrich, Die Wissenschaft vom Wert, op. cit., p. 345 sqq. ; G. Reuten, « “Zirkel Vicieux” or Trend Fall ? », op. cit. La santé déclinante de Marx l’a contraint à interrompre la rédaction des Grundrisse au mois d’avril 1858 (« Manifestement, j’ai exagéré cet hiver en travaillant trop la nuit », K. Marx, « Lettre à Engels du 29 avril 1858 », in F. Engels, K. Marx, Correspondance. Tome V, op. cit., p. 183). Après avoir passé les mois de mai et juin en convalescence, il réussit enfin à rédiger une partie de sa critique sous une forme publiable (après avoir rédigé ce qui sera connu sous le nom d’Urtext entre août et octobre 1858). Le résultat, à savoir la Contribution à la critique de l’économie politique, fut achevé en janvier 1859. Marx consacra ensuite une grande partie des années 1859 et 1860 à sa polémique avec Karl Vogt, avant de finalement reprendre son travail en 1861. Tout ceci explique l’interruption d’environ quatre ans dans les écrits de Marx sur la question de la crise (1858—1862).. Une telle perspective était déjà en partie présente dans les Grundrisse, où Marx écrivait que les crises « ramènent [le capital] par la violence à un point où il est en mesure d’exploiter au maximum ses capacités productives sans être conduit au suicide ». Il ajoutait cependant immédiatement que « ces catastrophes périodiques sont vouées à se répéter à plus large échelle et conduisent finalement au renversement violent du capital10K. Marx, Grundrisse, op. cit., p. 706. ». Ce qui est suggéré par Marx ici est l’existence d’un modèle cyclique évoluant autour d’un déclin séculaire.

L’abandon par Marx d’une théorie de la crise comme théorie de l’effondrement du capitalisme qui précipiterait son renversement révolutionnaire l’a conduit à formuler un certain nombre d’idées particulièrement pertinentes pour l’élaboration d’une théorie du pouvoir économique du capital. Pour le résumer brièvement, Marx a troqué sa conception de la crise comme crise du pouvoir du capital contre une compréhension de la crise comme partie intégrante du pouvoir du capital. Dans cette perspective, une crise est « un moyen violent nécessaire pour guérir la pléthore du capital11MEGA II.3.5, p. 1633 [passage en anglais dans le texte original de Marx, NdT]. », un mécanisme grâce auquel le capital évite l’effondrement. Plutôt que de s’interroger sur les causes des crises, il s’agit ici d’examiner leurs effets ou leur implication politique. Bien que de nombreux commentateurs aient identifié cet aspect de l’analyse de Marx, les débats autour de la théorie marxiste des crises ont tendance à se concentrer, comme nous l’avons déjà vu, sur les causes des crises plutôt que sur leurs effets. De plus, elles échouent à intégrer cette dimension des crises dans une analyse plus vaste des stratégies par lesquelles le capital reproduit son emprise sur la vie sociale.

Les crises ne sont pas seulement la conséquence de la contrainte muette de la concurrence ; elles constituent également une source de ce pouvoir12K. Marx, Le Capital. Livre III, op. cit., p. 250 ; S. Clarke, Marx’s Theory of Crisis, op. cit., p. 239, p. 242.. Face au risque de devenir les proies d’un marché frénétique en période de crise, les capitalistes sont contraints de faire jouer tous les leviers compétitifs à leur portée : intensification du travail, disciplinarisation des travailleurs, réduction des coûts (salaires compris), introduction de nouvelles technologies, recherche de nouveaux débouchés pour leurs marchandises, et ainsi de suite. En pleine période de crise, les entreprises ont souvent des difficultés pour financer de grands investissements et tendent donc à se concentrer sur des stratégies qui ne nécessitent pas de nouveaux investissements, telles que l’intensification du travail, la réduction des coûts superflus ou la cessation des activités les moins lucratives. L’exacerbation de la concurrence implique également l’intensification de la nature expansive de toute production capitaliste en contraignant les capitalistes à chercher de nouveaux marchés pour répondre à la surproduction.

Toutefois, tous les capitaux ne survivent pas à cette lutte. Les faillites et les réductions d’activité – ainsi que les sombres pronostics qui pèsent plus généralement sur les investissements – provoquent « la destruction violente du capital, non pas par des circonstances qui lui sont extérieures, mais comme condition de sa propre conservation13K. Marx, Grundrisse, op. cit., p. 705. ». Comme l’explique Marx dans ses Manuscrits de 1861-1863, cette destruction peut revêtir deux formes : la destruction physique des moyens de production par laquelle « leur valeur d’usage et leur valeur d’échange s’en vont au diable14K. Marx, Théories sur la plus-value. Tome II, op. cit., p. 591. », et la dépréciation qui provoque une perte de valeur sans la disparition de la valeur d’usage. La dépréciation et la destruction « purgent l’excès de capital de l’économie15D. McNally, Global Slump, op.cit., p. 82. », préparant ainsi le terrain à une nouvelle reprise. En outre, les capitalistes ayant survécu à la séquence sont en général en position de racheter à bas prix les moyens de production des entreprises dont l’activité a été réduite ou qui sont en faillite, ce qui réduit la composition de valeur du capital et augmente en même temps le taux de profit16D. Harvey, Les Limites du capital, op. cit., p. 274 sqq.. L’annihilation du capital est particulièrement grave dans les branches où la surproduction est sévère, et c’est pourquoi les crises tendent également à abolir les disproportionnalités17M. Heinrich, Die Wissenschaft vom Wert, op. cit., p. 354 ; J. Hirsch, « The State Apparatus and Social Reproduction », op. cit., p. 74.. « [La] crise elle-même pouvant être », comme l’écrit Marx, « une forme de cette péréquation [Ausgleichung]18K. Marx, Théories sur la plus-value. Tome II, op. cit., p. 621. ».

Une crise aggrave aussi la concurrence entre travailleurs et, comme nous l’avons vu au neuvième chapitre, cette forme de concurrence est un mécanisme par lequel se réalisent les lois du capital19D. Harvey, Les Limites du capital, op. cit., p. 275-276 ; D. McNally, Global Slump, op. cit., p. 82.. Avec le ralentissement de l’accumulation, la surpopulation relative s’accroît, exerçant une pression pour baisser les salaires. La main-d’oeuvre active doit « consentir à un abaissement de salaire même au-dessous de la moyenne ; pour le capital, l’effet est le même que si, avec un salaire moyen, on élevait la plus-value relative ou absolue20K. Marx, Le Capital. Livre III, op. cit., p. 248. ». En même temps, l’intensification de la concurrence rend beaucoup plus difficile de résister à la subsomption réelle du travail. Cette pression conduit à une augmentation du taux de plus-value. Ce n’est donc pas une coïncidence si, par exemple, le taylorisme a été développé dans une industrie sidérurgique américaine marquée par la crise au cours de la Grande Récession de la fin du XIXe siècle21E. J. Hobsbawm, L’Ère des empires, Paris, Pluriel, 2012, p. 63-64..

Une méthode de résolution

Une crise élimine par le biais de certains mécanismes – annihilation du capital en excès, expansion des marchés, pression à la baisse sur les salaires et augmentation du taux de plus-value – ses propres causes (immédiates) et dégage le terrain pour un nouveau cycle d’accumulation : « la crise sert toujours de point de départ à un puissant investissement22K. Marx, Le Capital. Livre II, op. cit., p. 162. ». Il s’agit donc d’une « manière de […] résoudre [la crise]23K. Marx, Le Capital. Livre III, op. cit., p. 247 ; MEGA II.7, p. 557.», d’un moment que Marx appelle dans l’édition française du Capital les « cycles renaissants » de l’accumulation du capital. Les crises sont « des solutions violentes et momentanées des contradictions existantes, de violentes éruptions qui rétablissent pour un instant l’équilibre [Gleichgewicht] rompu24K. Marx, Le Capital. Livre III, op. cit., p. 243. ». Comme le souligne Heinrich, ce « rétablissement » ne doit pas être compris comme un retour à l’équilibre au sens de l’économie bourgeoise, car c’est précisément cet « équilibre » qui en soi et en son sein produit sa rupture25M. Heinrich, Die Wissenschaft vom Wert, op. cit., p. 354 sqq., p. 369.. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un équilibre qui ne saurait être perturbé que par des facteurs extérieurs.

Au niveau d’abstraction auquel se situe notre analyse, nous atteignons ici les limites de ce que nous pouvons dire sur la manière dont les crises renforcent le pouvoir du capital. Tout comme les causes proches des crises, leurs effets immédiats dépendent d’un ensemble de facteurs qui ne peuvent être déduits de la structure fondamentale du capitalisme. Que pouvons-nous alors dire à ce niveau d’abstraction ? Premièrement, nous pouvons conclure que les rapports sociaux fondamentaux qui sous-tendent le mode de production capitaliste mettent en mouvement une dynamique qui conduit inévitablement l’économie à des crises de surproduction. Deuxièmement, nous pouvons également conclure que le capitalisme est extrêmement enclin aux crises, ce qui signifie qu’il est particulièrement vulnérable aux chocs externes. Troisièmement, nous pouvons aussi démontrer qu’une crise génère des mécanismes – telle que la dépréciation, la baisse des salaires et ainsi de suite – qui restaurent les conditions de l’accumulation. En tirant ces conclusions, nous faisons abstraction – comme nous l’avons dit en introduction – des circonstances historiques qui ne sont liées aux structures fondamentales du capitalisme que de manière externe. Cela implique que le type de dynamiques décrit dans ce chapitre ne doit pas être compris comme un pronostic empirique de tendances futures inévitables. Il faut comprendre que les lois du capital mises en oeuvre par la concurrence ne sont, « comme toute loi économique », justement que des tendances, c’est-à-dire des lois qui « suscitent des effets contraires qui [les] freinent, ralentissent et paralysent partiellement26K. Marx, Le Capital. Livre III, op. cit., p. 178, p. 234. ». Tout comme dans le cas de la tendance à la déqualification mentionnée au dixième chapitre, l’analyse des dynamiques d’accumulation et de la crise à ce niveau d’abstraction met en évidence les pressions structurelles qui découlent des rapports sociaux fondamentaux de la société capitaliste. À tout moment, un soulèvement prolétarien ou une catastrophe naturelle pourrait bien évidemment entraîner l’abrupte « dénouement de toute cette merde27K. Marx, « Lettre à Engels du 30 avril 1868 », in F. Engels, K. Marx, Correspondance. Tome IX, op. cit., p. 222. ». Mais jusqu’à ce point de bascule, la dynamique de l’accumulation du capital restera une force dont il nous faudra tenir compte.

Une crise a également des effets importants sur les rapports entre le capital et l’État. Cette question dépasse la portée du présent ouvrage, mais il convient néanmoins de faire quelques brèves remarques à ce propos pour indiquer à quel point cette dimension est cruciale lorsqu’il s’agit de penser l’effet d’une crise sur l’équilibre des forces en présence. La réaction de l’État à la crise dépend de nombreux facteurs différents : la cause immédiate et la nature de la crise, la place de cet État dans le système mondial de production ainsi que les alliances internationales, l’équilibre des forces entre les classes, l’accès aux ressources naturelles et à l’énergie, etc. Cependant, étant donné que tout État capitaliste dépend de l’accumulation du capital, il est possible d’identifier certaines pressions structurelles auxquelles sont sujets les États en temps de crise. Tout d’abord, les crises exercent une pression sur les États afin qu’ils viennent au secours du capital, ce qui peut être fait de multiples façons. Les États peuvent soutenir l’expansion des marchés par l’impérialisme ou la ratification d’accords internationaux ; ils peuvent aussi garantir l’accès à un crédit à faible taux d’intérêt, réprimer les mouvements sociaux, investir dans l’infrastructure, réduire les charges fiscales sur les entreprises, privatiser les biens publics, et ainsi de suite.

L’histoire des crises capitalistes regorge d’exemples d’États ayant recours à une combinaison de stratégies de ce type afin d’assurer une reprise des gains de profits. Dans les années 1830 et 1840, par exemple, la crise de l’industrie britannique du coton a contraint le gouvernement à abolir les lois sur les céréales [Corn Laws], car elles maintenaient des niveaux de salaire trop élevés. C’est là l’un des facteurs qui a finalement conduit à l’abrogation des droits de douane en 184628E. J. Hobsbawm, L’Ère des révolutions, op. cit., p. 78-79.. De manière similaire, la Grande Récession de la fin du XIXe siècle poussa les États à soutenir l’expansion par les moyens du colonialisme ; selon Eric Hobsbawm, « il est indéniable que les pressions exercées par un capital à la recherche d’investissements plus rentables et par une production en quête de nouveaux marchés favorisèrent la politique d’expansion et de conquêtes coloniales29E. J. Hobsbawm, L’Ère des empires, op. cit., p. 65-66. ». Un siècle plus tard, lors de la crise des années 1970, on retrouve un certain nombre des stratégies mentionnées plus haut : déréglementation du commerce et de la finance internationaux, facilités d’accès au crédit, réductions d’impôts, investissements dans les infrastructures et répression des syndicats — autant de conditions nécessaires à la quasi-reprise néolibérale des années 198030R. Brenner, The Boom and The Bubble, op. cit. ; R. Brenner, The Economics of Global Turbulence, op. cit. ; D. Harvey, Brève histoire du néolibéralisme, Paris, Amsterdam, 2024 ; D. McNally, Global Slump, op. cit..

Les effets de certaines de ces stratégies peuvent s’avérer contradictoires, reflétant les pressions, elles-mêmes contradictoires, qui s’exercent sur l’État : d’une part, les États sont dans l’obligation de faciliter le (ou du moins de ne pas faire obstacle au) rétablissement de la profitabilité ; d’autre part, ils doivent également éviter les instabilités sociales qui tendent à surgir lorsque le capital est laissé libre de s’abandonner à sa furie destructrice. On peut par exemple mentionner à cet égard la garantie de crédit bon marché. D’une part, de telles garanties permettent d’atténuer la crise, mais d’autre part, elles la prolongent en plaçant les capitaux qui ont déjà un pied dans la tombe sous un respirateur artificiel de dettes. Comme l’ont fait remarquer plusieurs chercheurs, c’est précisément ce qui s’est passé dans les années 1970 : « la même expansion du crédit qui a assuré un minimum de stabilité a également freiné la reprise » en « permettant la survie des entreprises à coûts élevés et à faibles profits qui ont perpétué la surcapacité et la surproduction31R. Brenner, The Economics of Global Turbulence, op. cit., p. 157 ; voir aussi A. Benanav, J. Clegg, « Permanence de la crise, actualité de la critique », op. cit. ; D. McNally, Global Slump, op. cit., p. 83. ». Une situation similaire s’est produite au lendemain de la crise de 2008, lorsque les États-Unis « se transforment en fournisseurs de liquidités pour le système bancaire mondial32A. Tooze, Crashed. Comment une décennie de crise financière a changé le monde, Paris, Les belles lettres, 2018, p. 26 ; R. Brenner, « What Is Good for Goldman Sachs Is Good for America », op. cit. ». Outre le sauvetage des banques et l’injection massive de liquidités dans l’économie, les gouvernements des principales économies capitalistes sont également venus au secours du capital par des mesures d’austérité, des réductions d’impôts, la répression policière, la flexibilisation du marché du travail par la suppression de protections légales, la vente de biens publics à des prix dérisoires, le transfert du pouvoir à des gouvernements technocratiques ou, dans le cas de la Chine, par des investissements publics massifs33D. Harvey, Marx, Capital and the Madness of Economic Reason, Londres, Profile Books, 2017, chap. 9 ; A. Tooze, Crashed, op. cit., chap. 10.. Dans les mots de la chancelière allemande Angela Merkel en 2011, il s’agissait d’organiser « la codétermination parlementaire de manière à ce qu’elle soit néanmoins conforme au marché », un projet qui implique bien sûr de reconnaître qu’il est « impossible de laisser des élections influencer la politique économique34Tous deux cités dans ibid., p. 444, 581. », selon la déclaration du ministre des finances de Merkel, Wolfgang Schäuble.

La négation comme condition

Il devrait désormais être clair pourquoi les crises doivent être considérées comme l’un des mécanismes du pouvoir impersonnel et abstrait par lesquels le capital s’impose à la vie sociale. Les crises sont peut-être le meilleur exemple du caractère impersonnel du pouvoir économique du capital ; résultant d’une myriade d’actions individuelles anarchiques mais structurées, une crise est un effet systémique par excellence. Lorsque frappe une crise, on comprend à quel point une société dans laquelle valorisation de la valeur préside à la reproduction sociale est une société qui a perdu le contrôle. Personne n’est aux commandes et il n’y a pas de centre depuis lequel rayonne le pouvoir ; au contraire, la société capitaliste est sous l’emprise de rapports sociaux transformés en abstractions réelles dont les mouvements opaques sont rassemblés sous l’étiquette « économie » ; elle ressemble « au sorcier qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées35F. Engels, K. Marx, Manifeste du parti communiste, op. cit., p. 62. ». En période de crise, il apparaît clairement à quel point le capitalisme a livré la vie aux aléas du marché.

La crise est une solution temporaire aux contradictions inhérentes et inextricables de l’accumulation ; c’est la tentative du capital pour fuir son ombre. Le capital survit en intériorisant sa propre négation partielle : il doit anéantir une partie de lui-même afin de poursuivre la valorisation de la valeur. La logique de la valorisation inclut donc en elle-même sa propre négation, « non pas par des circonstances qui lui sont extérieures », comme l’écrit Marx, « mais comme condition de sa propre conservation36K. Marx, Grundrisse, op. cit., p. 705 (nous soulignons). ». L’une des manières dont une crise contribue à restaurer les gains de profits consiste à intensifier les mécanismes de domination qui sont également à l’oeuvre en dehors des périodes de crise. La concurrence, la pression à la baisse sur les salaires, le chômage, la subsomption réelle : tous ces éléments font partie intégrante du fonctionnement normal de l’ensemble des phases d’un cycle d’accumulation. Les crises ne produisent pas ces mécanismes ; si la concurrence les met en œuvre, comme nous l’avons vu au neuvième chapitre, la crise n’est que leur intensification condensée et éphémère.

Une manière d’appréhender le rapport entre crise et pouvoir consiste donc à considérer les crises comme des leviers des mécanismes de domination examinés dans les chapitres précédents. Les crises intensifient la dynamique expansionniste du capital ; elles le contraignent à intégrer toujours plus de personnes et d’activités à son circuit au moyen de la privatisation et de l’accumulation par dépossession, ou par la marchandisation d’activités qui demeuraient jusque-là hors du contrôle direct du capital. Les crises tendent ainsi à étendre et à renforcer la forme de domination de classe examinée au chapitre trois. Elles conduisent également à une consolidation des mécanismes de domination décrits au chapitre quatre, puisque l’extension de la domination de la classe capitaliste accroît la concurrence et la dépendance vis-à-vis du marché, imposant la forme-marchandise à de nouvelles sphères de l’existence. Enfin, en resserrant leur emprise sur les capitaux individuels, les crises accélèrent également la subsomption réelle du travail et de la nature au moment où les capitalistes luttent pour survivre au massacre du marché. Outre ces intensifications des mécanismes qui opèrent à toutes les phases des cycles d’accumulation, les crises disposent d’un mécanisme de pouvoir qui leur est propre : l’annihilation du capital.

Nous tenons à insister sur le fait que l’analyse du rôle des crises dans la reproduction du capitalisme proposée ici n’implique pas de réduire les crises à une sorte d’autorégulation interne du système capitaliste. Il ne s’agit pas pour nous d’affirmer que les crises conduisent toujours et partout à la restauration, l’expansion et la consolidation du pouvoir du capital. Nous soutenons plutôt l’idée selon laquelle la tendance immanente à la crise consiste à mettre en mouvement de puissantes dynamiques qui, si elles restent incontrôlées, tendent à restaurer et à étendre le pouvoir du capital. La prévalence de ces dynamiques dépend d’un certain nombre de facteurs, au premier rang desquels l’équilibre des forces dans la conjoncture concrète. De même, notre analyse n’implique pas que la crise ne puisse jamais être le symptôme d’une faiblesse du pouvoir du capital, ni qu’elle ne puisse ouvrir des perspectives révolutionnaires uniques. L’histoire du capitalisme est remplie d’exemples de luttes révolutionnaires précipitées par des crises. Une crise du capital est toujours aussi une crise de la reproduction prolétarienne, et donc une situation dans laquelle l’incompatibilité entre les convulsions de l’accumulation et le besoin d’une vie sûre et stable trouve son expression la plus flagrante. Il n’est donc pas étonnant que les crises aient tendance à entraîner des troubles sociaux et des luttes. En même temps, cependant, l’histoire des crises capitalistes semble montrer qu’elles conduisent souvent aussi à l’affaiblissement des forces révolutionnaires. La première crise capitaliste mondiale de 1857 a, tout comme la Grande Récession de la fin du XIXe siècle, été suivie par une vague d’expansion capitaliste, et ce malgré l’existence d’un mouvement ouvrier en plein essor et assuré de son pouvoir. Les conséquences de la Grande Dépression de 1929 furent plus ambigües : les soulèvements ouvriers se sont multipliés dans les années 1930 mais ont finalement été écrasés par le fascisme et, après la Seconde Guerre mondiale, par une expansion capitaliste massive, souvent menée par des gouvernements sociaux-démocrates. Les moments forts de la lutte anticapitaliste ont couramment pris place dans des contextes marqués non par la crise économique mais par la guerre ; c’est le cas de la Commune de Paris en 1871, de la séquence révolutionnaire de la fin des années 1910 ou de la situation de la fin des années 1960 sur fond de prospérité relative. La crise des années 1970 a miné plutôt que précipité la lutte anticapitaliste ; comme l’affirment Benanav et Clegg, « cette nouvelle ère de crise profonde du capitalisme s’accompagne d’une crise plus radicale encore de toute opposition pratique à son règne37A. Benanav, J. Clegg, « Permanence de la crise, actualité de la critique », op. cit., p. 18. ».

Qu’en est-il, alors, de la crise la plus récente ? Il ne fait aucun doute que la crise mondiale de 2008 a ouvert un nouveau cycle de luttes. Les mouvements contre l’austérité – et plus généralement contre le néolibéralisme – se sont répandus comme une traînée de poudre à travers l’Europe, atteignant un paroxysme dramatique et finalement décevant en Grèce en 2015. Dans le Sud global, particulièrement en Inde, en Afrique du Sud et en Chine, ces dernières années ont vu une augmentation du nombre (et des répercussions) des grèves et des émeutes. À cela s’ajoutent de nombreuses luttes importantes qui, sans être explicitement anticapitalistes, sont néanmoins liées à ce contexte de crise et à ses conséquences et contribuent au sentiment répandu que quelque chose – voire que tout – est sur le point de s’effondrer : le mouvement Black Lives Matter, les Printemps arabes, le Mouvement des places, #MeToo et d’autres mouvements féministes, l’escalade du mouvement pour la justice climatique, les émeutes et le mouvement des Gilets jaunes en France. Malgré cette vague massive d’instabilité sociale sans précédent depuis les années 1970, nous ne pouvons conclure unilatéralement que le pouvoir du capital a été affaibli. Bien qu’il soit peut-être trop tôt pour tirer des conclusions, il semble que le contraire soit plus probable : à savoir que la crise a renforcé le pouvoir du capital. La concentration des richesses s’est accélérée, les inégalités ont explosé à l’échelle mondiale, les services publics ont été privatisés, l’austérité s’est imposée, les impôts ont été revus à la baisse et les salaires ont plongé. Pour résumer : le capital a réussi, pour l’essentiel, à atteindre la plupart de ses objectifs. Comme le souligne Endnotes dans son bilan de la crise et des luttes de classe de 2011—2013, nous devons « nous méfier de la tendance à confondre la crise de ce mode de production avec une faiblesse du capital dans sa lutte contre le travail. En réalité, les crises ont tendance à renforcer l’emprise du capital38Endnotes, « The Holding Pattern », Endnotes 3, op. cit., p. 29. ».

Les fonctionnaires et les idéologues du capital le savent bien. En 2010, le Fonds monétaire international a exhorté les décideurs politiques à « saisir l’occasion et à agir avec audace39Fond Monétaire International, Regional Economic Outlook, oct. 2010, Europe, Building Confidence, Washington DC, Fonds monétaire international, 2010, p. 1. ». La Banque Centrale Européenne a déclaré que « la crise a clairement montré qu’il n’y a pas d’alternative aux réformes structurelles40Banque Centrale Européenne, Annual Report 2014, Francfort, Banque Centrale Européenne, 2014, p. 40, disponible ici : ecb.europa.eu/pub/pdf/ annrep/ar2014en.pdf. ». En 2014, José Manuel Barroso, alors président de la Commission européenne, résumait ainsi la gestion de la crise lors des six années précédentes : « La crise nous a finalement fourni la fenêtre politique nécessaire pour imposer des changements qui étaient inatteignables avant la récession – certains de ces changements étaient même impensables41« Discours du président Barroso sur le semestre européen », Commission Européenne, 2014, http ://europa.eu/rapid/press-release_SPEECH-14-38_en.htm. ». Dans la même veine, Milton Friedman, défenseur inconditionnel du libre marché, a déclaré que

[…] seule une crise – qu’elle soit réelle ou perçue comme telle – pousse à un véritable bouleversement. Lorsque cette crise se produit, les mesures qui sont prises dépendent des idées qui sont dans l’air du temps. C’est là, je crois, notre rôle principal : développer des alternatives aux politiques existantes et les maintenir actuelles jusqu’à ce que le politiquement impossible devienne le politiquement inévitable42M. Friedman, Capitalisme et liberté, Paris, Alisio, 2018, p. 27 [Il s’agit en réalité de la préface à la réédition de 1982, et non d’un texte de 1962, comme l’auteur l’affirme plus bas, NdT]..

 

Friedman écrivit ces lignes en 1962, à une époque où beaucoup croyaient encore que le keynésianisme avait trouvé le moyen de neutraliser la tendance du capital à la crise. Au milieu des années 1970, cependant, la crise espérée par Friedman était arrivée, et il a pu mettre en œuvre nombre de ses préceptes néolibéraux en tant que conseiller d’Augusto Pinochet, de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan43Voir N. Klein, La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Arles, Actes Sud, 2010.. Les forces du capital savent très bien qu’une crise représente une occasion rêvée pour renforcer l’emprise du capital sur la vie sociale. Nous, communistes, devons également garder cela à l’esprit.

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Des mensonges que vous entendrez

Interventions · janvier 2026

« Ensemble, ces mensonges ont formé un seul et grand mensonge : l’insurrection n’avait jamais eu lieu et n’aurait plus jamais lieu. Mais l’esprit de l’Histoire se meut de façons curieuses. Ce qui est mort ne meurt jamais tout à fait. Et nous entendrons, encore et encore, les mêmes mensonges. »

Phil A. Neel 

Éléments d’économie politique du fascisme

Critiques · décembre 2025

Un entretien entre Robert Ferro et Romaric Godin pour introduire à la lecture d’“Industrie et national-socialisme” d'Alfred Sohn-Rethel.

Robert Ferro  Romaric Godin 

Le travail palestinien en Israël

Enquêtes · janvier 2026

Économie politique de la destruction d'un peuple.

Anselme N.