1.
Parmi les aspects les plus étranges de l’extrême droite américaine contemporaine, il y a l’émergence des « pères primordiaux » – des patriarches semblables à ceux de l’Ancien Testament qui veulent engendrer non seulement une famille, mais une race. Elon Musk est le plus connu de ces «Aspirants Abrahams», mais il est loin d’être le seul. Une longue enquête du Wall Street Journal a documenté le désir de Musk d’enfanter une « légion » d’enfants qui pourraient sauver l’humanité du déclin démographique et transmettre ses gènes supérieurs jusqu’à un futur lointain. Une fusée Space X se tient prête à transporter sa semence au-delà de la Terre dans un processus analogue à une panspermie inversée, conception selon laquelle la vie organique est arrivée sur notre planète avec la poussière stellaire. À l’heure actuelle, on estime que Musk a au moins quatorze enfants de quatre femmes différentes, dont les affaires légales et financières sont en partie gérées par Jared Birchall, le directeur de son bureau familial. « On va devoir utiliser des mères porteuses », dit Musk à l’une d’elle, pour « atteindre le niveau-légion avant l’apocalypse ». En vue de cette augmentation de l’échelle des opérations, il a acquis un complexe multi-résidentiel à Austin (Texas). Le pronatalisme de la Silicon Valley est généralement vu comme eugéniste – une interprétation qui saisit le désir de purification raciale, mais pas le processus spécifique à travers lequel cette pureté est construite. Les eugénistes américains « classiques » de l’ère progressiste cherchaient à bannir l’anormalité génétique, qu’ils voyaient comme la cause de la dégénérescence mentale et d’autres problèmes sociaux. À l’inverse, Musk et ses semblables baignent dans la pseudo-science du transhumanisme – moins soucieuse de l’élimination de l’erreur que de l’exaltation de l’exceptionnelle déviation. Le patriarche idéal est celui qui rompt avec la distribution normale de l’intelligence, grâce à son uber-QI. Il ne cherche pas juste à préserver l’héritage génétique blanc mais à le ressusciter sur des fondations fraichement sanctifiées. Les pères primordiaux sont vénérés comme les fondateurs d’une nouvelle race, plutôt que comme les ancêtres d’une ancienne.
Le père primordial est un objet mythologique. Dans Totem et tabou, Freud suggérait que l’inconscient primitif était habité par un patriarche autoritaire et une horde de fils envieux. Le père exige des droits de propriétés exclusifs sur l’ensemble des femmes, peu importe leur âge et les positions familiales. Son règne autocratique est dépassé seulement lorsque les frères se révoltent, le tuent et mettent sur pied un nouveau régime dans lequel les femmes sont une propriété communale. Freud reconnait candidement que c’est une préhistoire inventée de toutes pièces. Il n’y avait aucun sous-texte développemental ou anthropologique derrière le mythe de la horde primitive, seulement des traces raturées dans l’esprit de ses patient·es.
Pourtant cette fabulation trouve parfois à s’incarner dans la vraie vie. C’est particulièrement évident dans le cas des chefs de secte qui, avec une prédictibilité fascinante, en viennent à installer un régime de sexualité communale obligatoire sur lequel ils détiennent des droits de monopole ultimes. Eux aussi préfèrent les complexes multi-familiaux aux foyers mono-familiaux et, quand l’épreuve de la succession se profile, ils recourent à des fantasmes d’immortalité et de déification. Leur normalisation d’une apocalypse imminente peut être interprétée comme la traduction cosmique de cette peur : les chefs de sectes trouvent plus facile d’imaginer la fin du monde que la perte de leur pouvoir personnel.
Il va sans dire que cet ethos est clairement à l’opposé des valeurs traditionnelles épousées par la droite religieuse (c’est une des raisons qui expliquent les tensions sourdes entre les différents courants de la coalition MAGA). Les pères primordiaux veulent un foyer étendu, pas une famille. Ils transgressent allègrement les tabous conservateurs envers l’adultère, l’inceste et le sexe intergénérationnel parce que tous les membres du foyer ont le statut de serviteur·ices, peu importe la relation de parenté.
Le trait distinctif de leurs économies domestiques devient plus net dès que l’on considère le cas de Jeffrey Epstein. Comme Musk, Epstein était fasciné par le transhumanisme et rêvait d’ensemencer l’espèce humaine avec son ADN. En 2008, après avoir été condamné pour sollicitation de prostitution et incitation de mineurs à la prostitution, il fantasmait une retraite à son Ranch Zorro au Nouveau Mexique pour mettre enceintes 20 femmes à la fois. Virginia Robert Giuffre, qui, à 16 ans, a été enrôlée par Epstein et sa compagne d’alors Ghislaine Maxwell, raconte dans ses mémoires publiées à titre posthume, Nobody’s Girl, que ses abuseurs·ses ont proposé de la garder comme mère porteuse de leur futur enfant pour lequel elle n’aurait aucun droit de garde. Iels l’auraient payée 200 000 dollars par mois pour élever l’enfant et l’accompagner autour du monde pour des rendez-vous avec Epstein. Craignant que l’enfant ne soit victime d’abus, Giuffre planifia son évasion.
Le cas d’Epstein est plus instructif encore que celui de Musk parce qu’il combine les deux économies de la propriété sexuelle que Freud a discernées dans l’inconscient primitif – patriarcal et fratriarcal. Epstein a été capable de forger des liens indissolubles avec ses pairs prédateurs en leur disant « ce qui est à toi est à moi », et en gardant des preuves photographiques. En ce sens, il a établi un système fratriarcal dans lequel de jeunes femmes et filles étaient partagées entre des frères primordiaux en guise de lien social. Mais Epstein voulait aussi retenir au moins certaines de ses femmes comme sa propriété inaliénable. Les mères de ses futurs enfants devaient être intouchables, séquestrées derrière les murs d’une demeure inaccessible.
L’économie domestique d’Epstein assignait donc les femmes à l’un ou l’autre des régimes de propriété sexuelle – avec une promotion du régime fratriarcal au régime patriarcal à mesure qu’elles vieillissaient. Toutes les femmes et les filles sont la propriété d’un homme ; ou toutes les femmes et les filles sont la propriété de tous les hommes.
2.
Freud voyait la horde primitive comme relevant uniquement du domaine de l’inconscient. Elle ne faisait surface que lors de moments de transgression organisés, comme les carnavals. Mais il n’y a rien de médié ou de sublimé dans le désir de l’extrême droite de la Silicon Valley de rejouer le conflit entre pères et frères primordiaux. En fait, leur “philosophe” principal, Peter Thiel – un membre de la « PayPal Mafia » – a rencontré Freud d’abord à travers les travaux de René Girard, un philosophe chrétien qui enseigna à Stanford dans les années 1990.
Thiel se revendique lui-même comme girardien, jusqu’à ce jour, mais sa lecture de Freud lui est propre. Dans un livre présentant sa philosophie des affaires, Zero to One, il utilise Totem et tabou comme un prisme à travers lequel analyser l’économie politique d’une entreprise de la Silicon Valley contrôlée par son fondateur. Il célèbre les fondateurs de startup comme des frères iconoclastes, prêts à renverser le pouvoir paternel des monopoles en voie de constitution de Google, Amazon ou Microsoft. L’alliance des « tech bros » a prouvé sa capacité à semer le chaos, mais Thiel prévient avec raison que les rôles primordiaux ne sont pas fixes. Dès que leur père est sacrifié, la fraternité se transforme en compétition meurtrière, chaque fils affirmant son droit individuel à créer un monopole. « Les fondateurs extrêmes ne sont pas une nouveauté historique », écrit Thiel en mentionnant les exemples d’Œdipe et de Romulus.
Grâce à la récente manne de documents publiés par le US Department of Justice [DOJ], nous savons maintenant qu’Epstein était proche des figures de proue de l’extrême droite de la Silicon Valley. Après le Brexit, il a échangé des mails avec Thiel, célébrant le « retour du tribalisme », et avant sa mort il a investi des millions dans les entreprises de la tech de Thiel. Epstein se serait reconnu dans le portrait que fait Thiel du fondateur tragique : il se voyait comme opérant « au-dessus de la loi » et comme destiné à créer ses propres règles. Il a inlassablement interrogé les histoires d’enfance de ses victimes, en quête de signes de vulnérabilité, comme avec Giuffre, mais reculait devant toute enquête concernant sa propre enfance. Epstein, il semblerait, venait de nulle part, un fils orphelin. Dans un article de la dernière publication du DOJ, dans une interview vidéo enregistré par Steve Bannon, celui-ci se présente comme un outsider – « Jeffrey Epstein, juste un bon gamin » – désencombré des longues biographies que trainent ceux comme Bill Clinton ou Paul Volcker.
Si la mythologie du père primordial correspond à la forme économique favorite d’une nouvelle élite, elle s’applique d’une autre façon à leur organisation domestique. Le point de référence approprié ici n’est pas la famille nucléaire mais l’économie domestique, où la production est inséparable de la reproduction et où la gestion des affaires est coextensive avec la préservation des biens familiaux.
La richesse extrême créée depuis la crise financière mondiale a ressuscité une forme de travail qui, au moins dans le monde anglo-américain, était devenu de plus en plus rare autour du milieu du 20e siècle : le travail domestique internalisé à grande échelle et à long terme. Pensez à Palm Beach, où Trump et Epstein se sont côtoyés, qui est désormais la demeure de nombreux milliardaires américains (ainsi que des plus proches alliés du président). Durant la dernière décennie, Steven Schwarzman (fondateur de Blackstone et méga-donateur républicain) s’est installé, tout comme Ken Griffin (Cital) et le gestionnaire de fonds spéculatifs Paul Tudor Jones. D’autres, comme la veuve de David Koch, Julia, et le fondateur de KKR Henry Kravis, sont des habitant·es de longue date. Leur domicile ne sont pas seulement des maisons mais aussi des sources importantes d’emploi, aspirant chacun des dizaines de travailleur·ses permanent·es et saisonniers·ères des zones pauvres du County de Palm Beach et même jusque celles de New York, d’Irlande, d’Afrique du Sud et de Roumanie.
Cette forme de travail domestique est tacitement gouverné par une loi du type « maitre et serviteur » – une forme d’emploi qui offrait à une époque aux maitres un contrôle virtuel sur leur sphère privée de gouvernement et punissait les travailleur·ses de sanctions criminelles, avec par exemple des arrestations à domicile, de l’emprisonnement et même des punitions corporelles. Étant donné les origines des lois régissant les relations entre maitres et serviteurs dans l’Angleterre médiévale, il serait facile d’identifier ce développement à un retour du féodalisme – une interprétation de plus en plus populaire dans la conjoncture présente, comme l’illustre le travail récent de Yanis Varoufakis.
Cette interprétation doit beaucoup à Marx, qui suggérait que le travail domestique deviendrait obsolète à mesure que les rapports féodaux laisseraient place aux contrats formellement libres du salariat. Mais rappelez-vous que, contrairement aux prédictions de Marx, le travail domestique s’est étendu à la fin du 19e siècle et non pas malgré, mais bien à cause de la concentration croissante de la richesse industrielle et financière. De plus, les relations de maitres à serviteurs ont persévéré au fil du 20e siècle et ont même fait un grand retour dans les décennies récentes, comme états de faits, sinon sous formes légales.
Ces lois se sont avérées particulièrement difficiles à défaire concernant le traitement des serviteurs domestiques, notamment des femmes noires : toute tentative d’organisation des travailleurs·ses se voyait opposer l’argument qu’iels étaient des membres de la famille, éligibles donc aux mêmes traitements et abus. Ici nous commençons à comprendre la « confusion des catégories » spécifique qui règne dans l’économie domestique. Alors que la famille nucléaire suppose une séparation idéale entre la maison et le marché, la vie personnelle et la vie au travail, les lois des maitres et serviteurs supposent une fusion complète des deux sphères.
Epstein détenait plusieurs vastes propriétés – à Palm Beach, New York, Paris et au Nouveau Mexique – ainsi qu’une île privée, Little Saint James. Sa masse salariale comprenait des dizaines, peut-être des centaines, de travailleurs·ses à domicile, allant des conseillers·ères en matière légale aux gardes du corps en passant par les chauffeurs·ses, cuisiniers·ères, personnels de nettoyage, jardiniers·ères, ouvriers·ères de maintenance et « masseuses ». Les visiteurs·euses décrivent une hiérarchie de serviteur·es dont les relations précises avec Epstein – intimes ou marchandes – étaient parfois difficiles à discerner. Les partenaires d’affaires masculins comme l’avocat Alan Dershowitz étaient des amis et, d’après l’allégation de certaines victimes, des participants de crimes sexuels. Dans Relentless Pursuit, Bradley J. Edwards, un avocat de Floride qui a représenté 20 des victimes d’Epstein, suggère qu’un ensemble de copines officielles, typiquement plus vieilles et riches, formaient un cercle restreint charmé et parfois complice des abus. Si la relation se terminait en bons termes, elles pouvaient être promues, rejoignant Maxwell comme racoleuses de jeunes filles à plein temps.
3.
Les origines de la richesse d’Epstein sont floues. Nous savons qu’il a servi de conseiller financier (sans plus de précision) et de planificateur pour milliardaires comme Les Wexner (Victoria’s Secret), Leon Black (Apollo Global Management) et, d’après les dernières révélations en date, le magnat de l’immobilier Mortimer Zuckerman et l’héritière Ariane de Rothschild. Les frais extraordinaires avec lesquels il était rémunéré par ces personnes continuent de défier toute explication. Ce que l’on sait, c’est comment Epstein utilisait cet argent : comme fonds secrets pour son entreprise de patronage à plein temps. Dans ses affaires avec d’autres hommes de l’élite, il faisait miroiter la promesse de faveurs financières et sexuelles. Ses bénéficiaires pourraient recevoir des fonds pour une unité de recherche accompagnés d’une visite apparemment sans risque de la résidence d’Epstein, gorgée de documentation photographique. En échange, il était attendu d’eux qu’ils sécurisent les accès d’Epstein à des cercles toujours plus élevés d’influence.
Tant financièrement que sexuellement, Epstein a lié sa réputation à celle de ses bénéficiaires. Tout dommage à son image ternirait inévitablement la leur. Durant de nombreuses années cet arrangement s’est traduit en une immunité légale de fait. En 2008, des procureurs·es fédéraux·les ont échoué à l’inculper des charges de trafic sexuel, malgré les témoignages de 36 jeunes femmes.
Epstein se présentait comme un parrain, même auprès de ses victimes. Aux écolières qu’il ramassait à New York était promis des fonds couvrant leurs frais de scolarité dans des universités de la Ivy League ou une recommandation auprès de propriétaires de galeries d’art renommées. Des adolestcent·es vivant dans les espaces pour caravanes de West Palm Beach deviendraient peut-être des masseuses professionnelles, ou au moins des recruteuses à plein temps d’autres filles. (L’évadée Giuffre devait recevoir une formation professionnelle de masseuse dans une des écoles les plus renommées de Thaïlande.) De nombreuses victimes ont vu son patronage comme une alternative économique réelle. D’après l’avocat Edwards, plusieurs victimes qu’il représentait ont vécu des abus dans leur enfance ou venaient de foyers violents. Certaines étaient sincèrement reconnaissantes envers Epstein de les avoir sauvées d’un travail du sexe moins bien payé.
Il ne s’agit pas que des 100 dollars en échange d’une première session de « massage » – Epstein promettait aussi des trajectoires professionnelles de toutes sortes. Et pourtant le patronage sexuel se transforma vite en asservissement sexuel : bien que généreux à travers de menus cadeaux, il n’a jamais tenu ses grandes promesses. Le but était de garder ses victimes dans un état d’endettement permanent.
Parce que Epstein mêlait presque tout·es les personnes qu’il rencontrait à des liens proliférants d’obligation et de dépendance, la tâche d’assigner la faute est plus difficile que d’habitude. Tou·tes les employé·es de son domicile ont probablement été complices, à un niveau ou un autre, de ses abus sexuels. Nombre d’entre elleux ont dû avoir une connaissance directe des faits – le chef célèbre qui accueillait des jeunes femmes dans la cuisine avant qu’elles ne montent à l’étage, les chauffeurs qui conduisaient Maxwell dans New York en repérage d’écolières, l’intendante qui nettoyait les chambres et les salles de bain. Même les victimes les plus infimes d’Epstein pouvaient en théorie acheter un passe-droit des pires formes d’abus en recrutant d’autres filles. Plus d’une a décrit l’économie domestique d’Epstein comme un schème pyramidal complexe dans lequel les participantes étaient encouragées à se voir comme des entrepreneuses indépendantes – libres de gérer leurs « petites entreprises » de mannequinat ou dans les arts, du moment qu’elles satisfaisaient également les besoins de recrutement de leur maitre. À quel moment est-ce que l’intérêt personnel dépendant s’est transformé en complicité ?
Dans les déclarations de témoins à la police et aux procureur·es, les victimes attirent l’attention sur le rapport étrangement familier que Epstein et Maxwell ont créé dans les plus horribles abus. Une fille mangeait du popcorn et regardait Sex and the City avec elleux, avant d’être attaquée. Maxwell, d’après une autre témoin, se comportait comme une sœur plus âgée et cool, apprenant à ses cadettes les arcanes d’un monde adulte sophistiqué.
Les relations familiales, contrairement aux relations marchandes formellement libres, évoquent une forme d’obligation non-contractuelle – un lien qui ne peut être facilement dissout en échange d’argent. L’économie domestique étend ces obligations non-contractuelles aux travailleur·ses ainsi qu’aux membres de la famille, effaçant la distinction cardinale entre les deux (mais pas les hiérarchies). Une ancienne victime avait du mal à échapper à Epstein parce qu’elle se sentait endettée envers lui comme envers un « ami, une figure paternelle, un employeur et un maitre ». Giuffre raconte qu’Epstein et Maxwell agissaient comme ses parents, apportant soins dentaires et manières de table.
À d’autres moments pourtant, Virginia endossait le rôle de mère, enfilant à Epstein ses chaussettes le matin et le bordant le soir. « Epstein et Maxwell ont consolidé leur pouvoir sur moi en offrant une nouvelle sorte de famille », écrit-elle. « Epstein était le patriarche, Maxwell la matriarche, et ces rôles n’étaient pas simplement implicites. Maxwell aimait appeler les filles qui travaillaient régulièrement pour Epstein « ses enfants ». Les liens émotionnels qui la liaient à Epstein étaient vécus comme réels : « pas exactement de l’amour, mais je pense que le mot juste est fidélité ».
La dette, cela dit, n’était pas réversible. Epstein pouvait couper les ponts avec n’importe quel membre de son foyer comme il l’entendait mais personne, encore moins ses jeunes victimes, ne pouvait faire de même. Giuffre a émigré en Australie pour s’échapper mais est restée « apeurée à vie » de lui. Nombre d’autres femmes ont témoigné qu’Epstein et Maxwell ont menacé de les tuer si elles tentaient de s’échapper ou de dénoncer les abus.
4.
Le foyer Epstein a certes atteint des formes extrêmes de sadisme, mais son économie politique devient chaque jour moins exceptionnelle. Quand un seul individu dispose de plus d’argent qu’une agence de financement étatique ou qu’une université, l’impact sur la production de savoir et les rapports universitaires est profond. Le même effet par ricochet peut être vu dans les secteurs des services et du logement, alors que des complexes immobiliers de milliardaires commencent à façonner les aléas d’économies urbaines entières. L’entreprise domestique d’Epstein était sans nul doute unique dans sa complexité organisationnelle, mais le type d’obligation personnelle et d’endettement qu’il inspirait à ses dépendant·es est maintenant un trait ordinaire de l’économie domestique des milliardaires.
Cet aperçu aide à clarifier le rôle catalytique que le mouvement #MeToo a joué dans le cycle actuel de contre-attaques conservatrices. Il est difficile de garder trace des hommes qui, dans l’ensemble du spectre politique, se sont soudainement convertis au trumpisme ces dernières années. Quand on leur demande d’expliquer ce changement de position, ils répètent les mêmes anecdotes de blessure sexuelle qui semble bien trop triviale, pour ne pas dire ridicule, pour avoir généré un sentiment d’effondrement mondial-historique. Cet écart apparent a plus de sens si l’on se rappelle que #MeToo a commencé dans un secteur particulier de l’industrie du cinéma – le monde hautement personnalité des studios d’arts et d’essais. En tant que cofondateur de Miramax et de la Weinstein Company, Harvey Weinstein était le producteur d’un style particulier de partenariat contrôlé par le fondateur dans lequel les propriétaires-managers avaient un pouvoir illimité sur leurs équipes et leurs clients. Le mouvement #MeToo représentait une attaque directe sur leurs pouvoirs sexuel et économique combinés. Cela ne surprendra personne d’apprendre qu’Epstein et Weinstein étaient amis. Ou que des hommes de l’ensemble du spectre politique ont contacté Epstein pour des conseils face à des accusations d’agressions sexuelles dans le sillage de #MeToo.
Grâce à une compréhension grandissante du monde d’Epstein, nous avons accès à une image plus claire de la logique psychique et économique de l’extrême droite contemporaine. Alors qu’Epstein voulait boucher toutes les issues possibles de ses victimes, Trump et ses réactionnaires de la tech veulent verrouiller toutes les alternatives à l’économie domestique et transformer la présidence en entreprise familiale contrôlée par son propriétaire et fondateur. Les attaques contre l’État administratif, le secteur public et les syndicats, et la transformation de la police aux frontières en milice personnelle, peuvent être envisagées comme des éléments d’un programme plus vaste visant à étendre le régime maitre-serviteur à l’ensemble de l’économie. Peut-être que si nous devenons tou·tes des chauffeur·ses Uber, des vendeurs·ses pour le compte d’Amazon, des contractuels de magnats de l’immobilier ou des suppliants universitaires envers les milliardaires, alors peut-être le fondateur sera protégé d’un sacrifice collectif ?
Les victimes d’Epstein ont fait l’expérience du régime maitre-serviteur non seulement comme violence économique, mais comme violence sexuelle. Elles ont été les premières à nommer cet ordre politique émergent et à lui résister.