Ce qui suit est un extrait du chapitre 8, intitulé « Sophie et son petit mariage moyen qui termina dans un bain de sang », du roman La même en pire, d’Eugénie Zély. Il paraît le 11 mars 2026 aux Éditions Burn-Août, que nous remercions vivement de nous avoir autorisé à proposer ces bonnes feuilles.
Le nouveau roman de Sophie était sur le point de sortir. […] Toute la presse spécialisée avait demandé une copie à cause du fait divers et elle répondait aux interviews, nous ignorions s’il s’agissait de vengeance ou de pardon. Voulait-elle le venger ou qu’il lui pardonne ? « Vous savez, j’ai l’impression de me faire piller à longueur de temps. Je sais que ça n’est pas ni très propre ni très légitime, de se présenter là, avec sa souffrance et d’en faire un objet digne d’attention. Je veux dire, quoi de bon peut sortir de moi disant combien la vie est difficile pour les personnes comme moi, comme moi quoi d’ailleurs ? Lesquelles ? Les femmes pauvres ? Les épouses de criminels ? Et les autres ? Comment se sentiront-elles m’écoutant, me regardant, raconter comme la vie est dure pour nous comme à l’exclusion d’elles-mêmes ? Et quelle colère nourriront-elles contre moi d’oser décider que je les représente, que j’en représente certaines et pas d’autres et pour qui elle se prend ? Moi c’est ce que je me dis en tout cas, à chaque fois qu’une conne s’octroie le droit de parler en mon nom qu’elle ignore. Quel projet politique peut émerger d’une série d’individus supposés représenter des communautés mis en lumière ne racontant jamais que des vies spécifiques. J’ai eu de la chance. Personne n’a jamais envie que je le dise parce que le mari que j’aime, le père de mes enfants qui doivent vivre avec ça : c’est-à-dire leur mère précaire qui aime leur père l’assassin de deux DRH, d’une conseillère pôle emploi et d’une assistante sociale de la Caf. Vous voudriez que je ne l’aime pas ? J’ai l’air de l’avoir aidé à préparer ces meurtres, j’ai dû répondre de ça. J’ai été interrogée beaucoup et je suis encore sous surveillance. On me croit tantôt affiliée à des mouvances politiques autonomes, tantôt psychopathe. L’affiliation si elle existe est symbolique. J’ai un certain goût pour les meurtres mis en scène. Mon mari ne s’est pas donné cette peine. Je pense qu’il a commis un crime politique. Je ne sais pas s’il aurait dû le commettre. On me demande toujours de me positionner à ce sujet, mais c’est ma vie, ces meurtres ont été commis. Tout ce que je peux dire c’est que ce crime mérite d’être décrit pour ce qu’il est : un sursaut révolutionnaire, un refus qui a engagé tout son corps et toutes nos vies, le refus de continuer ainsi sans que ça fasse aucune différence. Le refus de l’idée qu’il n’y aurait pas de raisons que les choses soient si injustes et si violentes. Le refus total que tout un chacun ne soit pas coupable de sa complicité. Il va passer le reste de ses jours en prison. Exilé de sa vie. Pour un acte qui n’a servi à rien réparer de la souffrance qu’il a subie, que j’ai subie et que les enfants ont subies. Ce qui nous venge ne nous répare pas, je ne pense pas qu’on puisse réparer quoi que ce soit, il faudrait plutôt commencer à essayer de faire avec la circulation de la violence. Non je ne crois pas qu’un œil pris vaut qu’on aille en prendre un, ce que je crois c’est qu’on doit regarder ceux qu’on éborgne en face et arrêter d’avoir peur. Donc mon mari est en prison, et vous savez ce que c’est vous la vie en prison en France en ce moment ? Vous savez ces images horribles qui circulent parfois sur Facebook ou Instagram ? Et bien ce ne sont que des images.
Presque plus coupable que lui, on lui reprochait toutes sortes de choses, de n’avoir pas été une bonne épouse, pas assez présente et soutenante, d’avoir été trop concentrée sur son travail et de n’avoir jamais pris de travail salarié, ce qui les aurait sortis elle, les enfants et son mari de la pauvreté. Tout le monde se foutait de ce que ça lui aurait fait à elle de redevenir serveuse ou femme de ménage et tout le monde se foutait que son mari ait pris sur lui d’assurer le salariat dans le couple. Il l’aimait, c’était son cadeau, il renonçait à son temps à lui pour qu’elle dispose de son temps à elle. Puisqu’il fallait l’acheter ce temps, il le paierait avec sa vie. Lui considérait Sophie comme un élément naturel qui ne pouvait souffrir d’aucune transformation sans risquer de s’altérer si définitivement que le monde, est-ce que c’était leur appartement ou est-ce que c’était plus grand que ça, s’en trouverait définitivement déséquilibré. C’était un délire, un délire d’ordre amoureux, la sacralité de l’amour qu’il lui portait, elle lui donnait une forme en écrivant. Un jour leurs enfants seraient assez grands pour les haïr pour ça. Tout le monde, même nous, s’était demandé comment c’était possible qu’il n’ait jamais parlé de ce qu’il comptait faire avec elle, avant de le faire. Mais il l’avait décidé seul alors qu’il faisait une énième déclaration trimestrielle à la CAF. Il avait déclaré en plus de son chômage, un petit contrat que Sophie avait effectué pour une institution quelconque, un texte qu’elle avait écrit qui lui avait rapporté 280 euros, en net ça faisait à peu près 200. Sauf que pour la CAF, dans le calcul, ça correspondait à 150 euros par mois en moins pendant trois mois des 576 euros qu’il percevait. Il avait pleuré. Il avait eu peur. Il savait que Sophie ferait tout pour compenser. Mais sa rage à lui, et la paranoïa dans laquelle elle le plongeait l’avait décidé à trouver les petits coupables spécifiques de leur situation et à les tuer si d’ici la fin de ses droits de chômage il n’avait pas retrouvé de travail et il n’avait pas retrouvé de travail et le contexte n’avait fait que s’altérer. « Le crime visite le criminel », c’est Duras qui dit ça. Mon Mari a été visité par l’évidence que sa paranoïa est un rapport au contexte, que son crime devait avoir lieu parce qu’il fallait que quelqu’un paie pour ces journées-là, pour l’angoisse pour la petite qu’on a failli perdre d’une bronchiolite quand elle avait 4 mois parce que l’hôpital public est à la fois trop pauvre et trop raciste, combien d’anecdotes je pourrais vous raconter. Qu’elle ait vécu. Qu’elle aille bien ne réparera jamais la peur, la peur qui change de nature et d’intensité selon l’anecdote, les anecdotes qui deviennent habituelles. Et la question : pourquoi est-ce que la vie doit être si dure ? Parce que nous sommes pauvres. C’est comme ça. Et l’angoisse d’avoir trois mois de vie devant soi, l’angoisse d’être tué par tel ou tel organe de l’état, volontairement ou par accident. Les pauvres blancs meurent par accident : l’empoisonnement de l’eau ou de la nourriture, les autres ce sont des assassinats : la police, l’hôpital, l’école. La vie ce n’est pas payer son chauffage et son eau, son loyer et sa bouffe empoisonnée vous savez ? Un des membres du gouvernement a dit : il faut en finir avec la vie gratuite. La vie je l’ai payée deux fois plus cher dès le début, Raphaël peut-être trois fois, et mes deux enfants la paieront quatre fois plus cher. La merde ruisselle mieux que le pognon. Enfin si je vous dis tout ça, ça n’est pas pour faire pitié. Je le dis parce que j’ai la chance de pouvoir le dire. Ce livre l’avoir écrit, cette utopie, mon cadeau pour mon mari et pour Madison, mon amie, une jeune femme que j’ai croisée peu de temps après le procès. Je cherchais un endroit où vivre, je ne pouvais pas payer le loyer de ma petite maison seule et continuer à écrire. Elle m’avait proposé de vivre avec elle et d’autres filles. Je pourrais écrire. On était presque une quinzaine à la fin en comptant les enfants, on dînait souvent ensemble et un soir une d’entre nous avait fait une blague quelconque au sujet de tuer le président, et j’ai dit : imaginez que quelques-unes se mettent à tous les tuer. Un matin on se lève et le président vient d’être assassiné. Le lendemain c’est cet industriel, homme d’affaires, propriétaire de médias et milliardaire français chaque fois, qu’ils sont remplacés, même temporairement, leur successeur est assassiné à son tour et la police, Interpol, le FBI, personne nulle part ne trouve qui commet ces meurtres. Ils sont sophistiqués. Ils sont internationaux. Chaque personne détentrice du pouvoir, quel que soit le lieu où elle opère et son degré de publicité : meurt. Ça arrive assez vite. En quelques semaines. Les médias s’efforcent de faire passer ça pour du terrorisme, mais le storytelling ne fonctionne pas vraiment. Tout est trop bien organisé, trop précis, et les mises en scène des meurtres sont spécifiques. La victimologie dégage un profil type et donc des motivations politiques, mais les meurtres ne sont suivis d’aucun communiqué de revendication. Au début, les médias s’amusent de la propreté des crimes, des morts sans douleurs, sans trace, presque comme si ça n’avait pas eu lieu. Ensuite les médias qui en parlent sont censurés. Chaque personne en situation de pouvoir est cachée, mais ça ne suffit pas. Des rédacteurs en chef, des journalistes, des présentateurs TV, des tiktokeurs, des flics, des juges, des DRH, des youtubeurs commencent à être visés. Tandis que chacun se fait proprement assassiner, les gens commencent à faire des paris et à s’organiser. En effet, sans gouvernement et sans PDG, il faut assez vite restructurer les organisations pour continuer à manger, avoir de l’eau et de l’électricité et ça marche. Une économie parallèle se met en place. Il y a tellement de morts que plus personne ouvertement ou dans le secret ne veut des postes ciblés, les actionnaires revendent leurs parts ou les abandonnent, les fonds de pension se dissolvent, la bourse s’effondre partout. Ces meurtres créent une instabilité inédite. La seule structure stable est celle de gens qui continuent de vivre leur vie. Les gens ne vont plus au travail pour gagner de l’argent, ils y vont pour participer à la vie de la communauté à laquelle ils appartiennent. Certaines usines, certaines entreprises sont totalement désertées, inutiles à la survie ou au plaisir. Dans certains pays des élections ont lieu, pour le plus grand plaisir du peuple, qui se demande qui il va condamner. Les élections sont des tribunaux d’une justice vengeresse, somme toute un peu sanglante, somme toute très peu réparatrice. Je ne sais pas si les gens ont soif de sang, mais ils savent qu’ils n’ont besoin de personne au-dessus d’eux pour vivre, on demandait aux pauvres d’être républicains, voilà que soudainement ils le sont. Ça ne veut pas dire que les rapports de domination et la hiérarchie ont déserté les relations. Ça veut dire qu’on s’efforce de faire mieux. Les pauvres sont ceux qui ont pris le pli le plus vite, notamment à cause de l’économie des biens de première nécessité, des astuces pour se protéger de la chaleur ou du froid, etc. Il est impossible sans structure de pouvoir central de constituer un État-nation alors on se constitue en communauté d’une centaine de personnes qui décident pour elles-mêmes comment traiter avec les autres. Au bout de dix ans, c’est la fin de l’argent. Chaque tentative de réinstallation d’un pouvoir hiérarchique ayant été interrompu par l’assassinat immédiat de la ou des personnes impliquées. Tous les projets d’envergure nationale ou internationale ont été abandonnés, impossible de mener à bien la construction d’un pipeline ou l’extraction minières des fonds marins de l’arctique ou les autoroutes. Impossible de maintenir une police en place. Les meurtres arrivent trop vite. On aurait pu croire que les gens tiendraient plus à la voiture, la suprématie blanche, la domination masculine ou le steak haché. Mais non. Ça s’est juste terminé comme ça. Le monde a dû changer donc il a changé. Dans un sens, c’était l’évolution la plus rapide de l’espèce humaine : passer d’une espèce belliqueuse rongée de désirs eschatologiques à une espèce végétarienne, collaborative, et paisible. Cinquante ans après le début des meurtres, environ 8000 personnes avaient été assassinées dans le monde, tout n’allait pas parfaitement bien étant donné que le monde s’était restructuré à partir du sang et de la haine, mais qu’est-ce que c’était 8000 assassinats ? C’est comme ça que le livre a commencé, par une fable autour d’une table pour des femmes que j’aimais. L’histoire de mon mari était devenue un fait divers, j’en ferai un roman de science-fiction, c’est-à-dire un roman politique. La lutte armée, puissante, anarchique, qui frappe partout, de façon imprévisible et dont la méthodologie est la terreur (une terreur qui pour la plupart, est une caresse. On serait tenté de se dire que ce n’est pas souhaitable, que l’horizontalité ne soit possible qu’avec la menace de mort qui pèse, pourtant c’est un équilibre comme un autre. Un équilibre qui fait moins de mortes, moins de laissés pour compte). Arrêter de participer aux choses telles qu’elles se produisaient n’a pas été très difficile, la plupart des gens étaient déjà très habitués à regarder des génocides se produire et à vivre avec. Le système n’avait simplement pas survécu à lui-même, à son propre cynisme. À trop insensibiliser, il avait rendu acceptable cette situation. Mon livre raconte ça, l’habitude des meurtres, l’excitation de la nouveauté des cibles, le fait que la pauvreté concerne plus ou moins tout le monde et qu’on s’est habitué à oublier qu’on était les plus nombreuses, les plus résiliantes et les plus violentes et donc qu’on pouvait quelque chose contre l’empire, sans trop forcer. Le livre relate l’étonnement de cette découverte, la méfiance puis l’épanouissement. J’ai écrit quelque chose d’émouvant, je le sais bien, que ça tirerait les larmes de toutes les personnes qui se sentent déchirées que rien n’aille mieux que rien ne se passe, qu’on regarde, on dit matérialisme historique on me dit ça depuis que j’ai 18 ans, on me l’aurait dit à 14 ans si on avait compris que j’étais sérieuse quand je disais communisme, révolution, quand je disais, bref j’ai rencontré mon mari et quoi. Une fois adultes, on s’est aimé tout de suite, je voulais écrire, il voulait travailler dans l’aéronautique, il avait grandi dans la banlieue de Châteauroux, moi dans le vignoble nantais. Il était noir, j’étais blanche. Pas la banlieue la plus pauvre ni la plus triste ni la plus violente, pas la zone rurale la plus pauvre ni la plus reculée ni la plus laide. On a couché ensemble pour la première fois alors qu’il était manutentionnaire chez Air France et que je faisais des ménages dans une mairie pour financer l’écriture de mon premier roman. Le premier parlait d’une fille qui ne vivait pas sa vie qui se la racontait à elle-même et les autres autour, cette fille donc se parlait à elle seule des millions d’histoires, qui l’ensevelissait, noyée dans son vomi, sa merde et sa pisse, ça vous rappelle quelque chose ? Oui je n’avais pas de contrat correct avec ma première maison d’édition, des petits trous du cul de gauche qui ont vendu mes droits audiovisuels à une boite de production indépendante, qui en a fait une adaptation dans laquelle Madison a essayé d’être actrice. Ils l’ont recalée. Elle avait 17 ans, on ne se connaissait pas. J’avais 29 ans à ce moment-là je crois. L’adaptation était à chier, évidement, parce que ça ne marchait pas comme divertissement, mon histoire ne produisait pas d’addiction, au mieux de la répulsion, une répulsion comme on peut avoir avec la merde ou le sang, vous n’êtes pas nécessairement excitée sexuellement par ces matières, mais elles ne vous dérangent pas, sauf qu’une fois que vous avez fini de baiser, alors là elles redeviennent de la vraie merde du vrai sang, et l’odeur qui était celle du sexe, d’une relation de quelque chose devient l’odeur de la chose toute seule, toute vide. Donc mon mari et moi couchons ensemble et nous nous aimons tout de suite et je tombe enceinte de notre premier enfant dans les six mois, deux ans et demi après nous avons deux enfants, louons une petite maison à peu près propre pas trop cher dans un bourg. Puis il est viré, soi-disant, il n’était pas assez consciencieux à son travail, soi-disant, il n’était pas assez gentil, trop violent, il se prenait pour le patron. Ce licenciement intervient après des mois de harcèlement moral. C’est ce qu’ils disaient et moi je continue d’écrire, il touche le chômage, le chômage s’arrête les rendez-vous pôle emploi, les conseillères qui répètent sans cesse « vous avez des droits et des devoirs », les conseillères caf qui disent si vous n’avez pas d’allocations c’est que vous touchez trop, on perd la CMU, on a à peine de quoi mettre de l’essence dans la voiture. Raphaël commence à laisser tomber. Je vois la nature de son désespoir, on ne parlait jamais ensemble du racisme ou du sexisme, pour quoi faire. Le fait est que toute sa vie on fait comme si on ne voyait pas les couleurs, et toute sa vie on le traite un peu plus mal, un peu plus négligemment. Le procès pour meurtre, la présomption d’innocence, on ne la clame pas pour nous, encore moins pour lui. Ils ont fait venir mes enfants à la barre, pour témoigner contre leur père. Les avocats de la défense interrogeaient les petites pour qu’elles disent que parfois papa est méchant. Évidemment, parfois papa dit non, parfois, il boit, parfois il est en colère et il casse des choses et je pense qu’il leur fait peur, que je leur fais peur aussi. Nous sommes des personnes violentes, nous sommes ce que nos vies ont fait de nous et nos enfants seront violentes, ça ira pour elles. C’est très possible et c’est très utile pour condamner quelqu’une. Cela dit, quelque soit sa colère, il n’a jamais rien fait de plus que l’exprimer à partir de lui-même et contre les objets éventuellement, bon, et puis il y a eu les meurtres. Mais aux petites il n’a jamais rien fait, et je n’ai jamais eu peur qu’il le fasse, moi je pourrais parfois. Je me retiens, je vis enchainée à l’intérieur de moi-même. Je suis en colère contre elles parfois, parce que mes filles agissent comme si je pouvais vraiment leur faire du mal. Je ne supporte pas leur aveux de vulnérabilité. On n’a ni l’espace, ni le confort pour ça. Ce n’est pas juste, mais c’est comme ça. Il n’y a rien de bien nouveau dans la peur et finalement c’est elle qui nous noie. Mais ce n’est pas le sujet, un jour mon mari dit à une conseillère pôle emploi : à partir du 15 du mois on a plus de quoi mettre d’essence dans la voiture. Vous savez ce qu’elle a fait ? Elle a éclaté de rire. Ses victimes, personne n’a compris pourquoi ces gens. Mais vous imaginez ce que c’est d’avoir l’impression d’être entourée de personnes qui cherchent à vous nuire. C’est là que la paranoïa entre en jeux : c’est là que le problème du rapport au contexte peut être exploré. Sur internet, si vous cherchez « comment se détendre lorsqu’on est angoissé » vous trouverez des propositions comme : prendre un bon bain chaud, se mettre un film en mangeant de bonnes choses, programmer une sortie en famille. Mais quand on n’a pas de quoi se payer le chauffage central, qu’on a une douche dans une salle de bain moisie où il fait à peine 10 degrés, quand on ne peut pas se payer ces sorties, comment est ce que nous sommes supposés nous détendre ? On peut défoncer des paquets de M&M’s achetés chez Lidl, mais arrive un moment où éventuellement on tue un ou deux DRH, et quelques conseillères. J’ai dû me justifier d’avoir tenu ces propos. Évidemment, pendant le procès, tout le monde a découvert qu’on pouvait être pauvre et jouer du piano, lire, avoir une culture politique. Mon mari n’a plus ouvert la bouche depuis qu’il les a tués. C’est pour ça que je parle autant. Je vais le voir en prison, je lui tiens les deux mains. C’est tout. Les enfants n’ont plus envie d’y aller parce qu’il les regarde les yeux pleins de larmes. D’ailleurs les enfants le haïssent déjà. Je le fais pour elles aussi, raconter tout ça. Ça ne réparera rien, mais ce sera expliqué. Je ne veux pas qu’elles rêvent à ne pas nous ressembler, je veux qu’elles sachent qu’on échappe pas à son destin et que le destin n’est jamais qu’un autre nom pour la mort. Le destin c’est la vie des pauvres, le hasard c’est pour les riches. Je veux qu’elles détestent le pays, celui-là ou un autre. Mon mari m’a dit peu de temps avant les meurtres : j’espère que c’est vrai que la deuxième fois c’est plus facile, j’ai dit : quoi ? il a dit : de tuer. Ça m’a fait rire, et ça m’a fait du bien.
« On a pas su les séduire alors maintenant on va les terrifier. »
Peut-être que ce roman sera qualifié d’appel au meurtre. Mais avez-vous remarqué le nombre de productions culturelles qui explicitent ce désir de meurtre et de renversement radical ? Ce n’est jamais qu’un parmi d’autres. Moi d’ailleurs je m’inquièterais un peu si un aussi grand nombre de personnes souhaitaient ma mort. Bien qu’il ne s’agisse que de fiction, je ne crois pas que ce soit prudent de retirer toujours plus de choses aux mêmes personnes. Un jour ces gens n’auront plus rien à perdre, ou ce qu’il y aura à perdre : la vie, la liberté, vaudra moins cher que ce qu’il y aura à gagner. Je voulais ajouter une production culturelle qui aille dans ce sens parce que j’aime bien savoir que nous sommes nombreuxses. Ça me réjouit. Toutes ces phrases mises bout à bout.
Non vous essayez d’arranger ce que je dis là. Ce n’est pas une mort symbolique qui est souhaitée. Mon livre n’est pas un appel au meurtre parce que j’appelle qui ? Le groupe de tueurs en série que je décris est intéressant parce qu’il est impossible. C’est presque la main de Dieu, l’univers, ce qui vous chante, venu nous sauver. Mais je voulais écrire quelque chose qui soulage le désir de les tuer que portent toutes les personnes qui souffrent et qui luttent, toutes celles que la nécrose contamine chaque jour un peu plus. Je voulais que mon mari ait quelque chose à lire qui le soulage. Il n’y avait pas de moyens de l’aimer mieux que ce livre.
Moi je ne peux sauver personne, vous comprenez, tout ce que je peux faire c’est essayer de dire quelque chose, et le porter publiquement. Ce n’est même pas dire quelque chose à propos de moi, de mon histoire, même pas tellement parce qu’on sait d’où je parle. Je ne suis plus si sûre que ça compte. L’illusion compte plus. La vérité c’est moins quelque chose de solide que quelque chose de gazeux. La vérité, c’est un sentiment. Légère odeur qui vous informe qu’il faut fuir. Pas plus. J’ai cru à un moment, après 2017 que la vérité allait se mettre à compter. Pour moi, depuis toujours, la vérité, c’était ce qui me tenait vivante, me dire qu’un jour les choses seraient décrites telles qu’elles sont. Que j’aurais le pouvoir de dire la vérité et qu’elle ne soit pas niée. Mais non. Puisque je suis assise dans ce hall d’hôtel à tenir cette interview, qui assure à celles pour qui ça compterait vraiment que je suis bien qui je prétends être ? On arrive pas à cet endroit par hasard, j’ai mis beaucoup de temps, j’ai presque 45 ans après tout, et je l’ai payé très cher, pas que moi, mes enfants l’ont payé aussi. Mais certains auraient payé encore plus cher et n’auraient pas eu la moitié des avantages dont je dispose. Alors quoi ? Où est l’embrouille ? Voilà comment on peut diminuer la portée de n’importe quel discours, insinuez le doute sur la complicité de qui l’énonce avec le pouvoir. Il y a une sorte de sagesse populaire que je partage qui consiste à refuser d’espérer plutôt que risquer de se faire avoir.
Qu’est-ce qui va se passer ? Je pense que la haine va se déchaîner. Je reçois déjà des lettres de menaces, je suis harcelée en ligne par l’extrême droite, la gauche molle, les hommes. Moi et mes enfants ne sommes pas sous protection, mais il y a une communauté qui s’est fédérée autour du roman ou des rumeurs qui le constituent pour l’instant. Les gens que ça soulage bizarrement ce sont mis à nous aider, à protéger les enfants quand je ne suis pas là, à m’apporter à manger quand la presse sur moi fait affluer les gens là où nous nous trouvons. Je change souvent d’endroit, les enfants ne sont plus scolarisés. C’est temporaire. Le livre va se vendre, à cause de toute cette presse. Vous êtes là parce que même les torchons s’intéressent à la femme poète du tueur, la femme poète qui donc va faire des ventes de bestsellers. Le storytelling comptera toujours plus que, en fait, c’est ça, je me dis que des gens achètent ce livre pour apprendre quelque chose sur le fait divers. Car évidemment, c’est moi qui requalifie ça en meurtre politique, en terrorisme. Finalement, ils vont se retrouver face à une sorte de long poème science-fictionnel autour d’un groupe de tueuses en série très efficace qui vise à renverser l’empire. La plupart, ça va les ennuyer. Ils n’iront pas au bout.
Est-ce que ça me gêne ?
Non, on n’écrit jamais que pour dix personnes qui vont vraiment comprendre et être bouleversées par ce que vous faites. Vous ne les connaissez pas toujours ces dix personnes, mais c’est à elles que vous parlez tout le long de l’écriture du livre et quand elles trouvent votre livre, elles savent qu’il est écrit pour elles.
Je pense que c’est la dernière interview que j’accorde. C’est pour ça que je vais si loin. Je viens de perdre l’amie qui m’avait hébergée après le procès, Madison que j’ai mentionné tout à l’heure. C’était une drôle de vie qu’on vivait ensemble, je pense bien qu’on était des putes. Mais elle m’a sauvée. La maison, Madison. Pas la prostitution. Ça qu’est-ce que je peux dire. Ça m’a donné de l’argent. Madison est morte, encore un fait divers, autour de moi, ils s’agrègent. Qui tenait l’arme ? Qu’est-ce que ça change. Triste et lentement, jouons ensemble quelque chose de beau. Il y a eu une cérémonie laïque affreuse. Nous pouvons honorer les mortes en racontant les histoires que nous leur devons, en recoupant les informations que contiennent leurs histoires à notre sujet. À mes enfants, j’essaie aussi de dire : que ma violence ou celle de leur père, n’a rien à voir avec elles. Que c’est une violence qui boucle sur des générations, que même dans l’histoire d’amour qui nous lient elles à moi, moi à mon mari, leur père à elles, il y a quelque chose qui m’écarte d’elles et qui est ma blancheur, quelque chose qui les écarte de moi qui sont nos enfances, quelque chose d’irréductible : l’avenir. Ça ne me dérange pas qu’elles me détestent parce que je suis blanche et que je ne comprends rien. Je détestais mon mari parce que c’était un homme qui avait été très aimé par sa mère et qu’il ne comprenait rien. Mes filles m’aiment parce que je fais ce que je fais, je dis ce que je dis, elles m’aiment parce que je n’ai pas de problème avec leur mépris à propos de tout ce que je ne peux pas saisir. Je les emmerde. La vie est dure c’est tout. Elles m’emmerdent : qu’est-ce que je peux en savoir. Et voilà, on y arrive. On avance avec ça. Pourquoi est-ce que je vous dis tout ça ?
Qu’est-ce que nous pouvions ajouter ?