Le texte qui suit est extrait d’un livre intitulé États d’esprits, publié aux éditions Champ Vallon à l’hiver 2026 dans leur collection Milieux qui accueille de nombreux textes importants sur la question cybernétique. On trouvera ci-dessous un extrait de l’introduction de l’ouvrage ainsi que la section Hayek et lacybernétique se trouvant dans le chapitre 6 : on constatera en se référant à la table des matières qu’il ne s’agit que d’une infime partie de ce travail d’ampleur. Nous encourageons donc à se procurer cet ouvrage qui nous semble devoir faire date, et remercions les éditions Champ Vallon ainsi que l’auteur de nous avoir autorisé à en publier un extrait.
Au vu de la longueur somme toute exceptionnelle de cet article, nous proposons ci-dessous des liens internes permettant de retrouver des parties précises du texte :
Rêve politique et utopie de la communication
Intelligence artificielle cognitiviste contre cybernétique connexionniste
La complexité : enjeux cognitifs
La complexité et l’ordre spontané
Introduction
Sur les molles fibres du cerveau est fondée la base inébranlable des plus fermes Empires.
Joseph Michel Antoine Servan1J. M. Servan, Discours sur l’administration de la justice criminelle, 1767, cité par Michel Foucault dans Surveiller et Punir. Naissance de la prison, Gallimard, coll. Tel, Paris, 2011 (1975), p. 121-122.
Rêve politique et utopie de la communication
En 1975, dans Surveiller et Punir, Michel Foucault montrait comment les mesures prises en réaction aux épidémies de lèpre puis de peste en Europe portaient avec elles un « rêve politique » différent :
Le lépreux est pris dans une pratique du rejet, de l’exil-clôture ; on le laisse s’y perdre comme dans une masse qu’il importe peu de différencier ; les pestiférés sont pris dans un quadrillage tactique méticuleux où les différenciations individuelles sont les effets contraignants d’un pouvoir qui se multiplie, s’articule, se subdivise. Le grand renfermement d’une part ; le bon dressement de l’autre. La lèpre et son partage ; la peste et ses découpages. L’une est marquée ; l’autre, analysée et répartie. L’exil du lépreux et l’arrêt de la peste ne portent pas avec eux le même rêve politique. L’un est celui d’une communauté pure, l’autre celui d’une société disciplinée2M. Foucault, Surveiller et Punir, op. cit., p. 231-232..
Derrière la maladie et la gestion des corps, c’est l’ordre social dans son ensemble qui se trouve réorganisé en fonction des impératifs et des rationalités propres à une époque. Quel est le « rêve politique » de l’époque actuelle lorsqu’elle fait face à de nouvelles maladies ? Le 20 mars 2020, l’épidémiologiste Maria Van Kerkhove, responsable de la gestion de la pandémie de Covid-19 à l’OMS, propose d’utiliser l’expression « distanciation physique » plutôt que « distanciation sociale » pour désigner les mesures de santé publique, telles que le confinement des populations, visant à diminuer la propagation de la maladie. Voilà qui est désormais possible car, dit-elle,
la technologie actuelle a tellement progressé que nous pouvons rester connectés de multiples façons sans être physiquement dans la même pièce […] Nous voulons que les gens restent connectés. Trouvez des moyens de faire cela, trouvez des manières, grâce à internet et les différents réseaux sociaux, pour rester connectés, car votre santé mentale est tout aussi importante que votre santé physique3Maria van Kerkhove, retranscription d’une réunion de l’OMS datée du 20 mars 2020, consultée en ligne le 27 septembre 2024, citation p. 6 : « Technology right now has advanced so greatly that we can keep connected in many ways without actually physically being in the same room or physically being in the same space with people […] we want people to still remain connected. So find ways to do that, find ways through the internet and through different social media to remain connected because your mental health going through this is just as important as your physical health. » (notre traduction).
Le raisonnement est simple : le lien social garantit la santé mentale ; ce lien n’a pas besoin d’être physique, il peut être établi par internet et les réseaux sociaux, soit les connexions permises par « la technologie ». Cette dernière prend donc en charge la dimension sociale de l’humanité, assurant la « santé mentale » de milliards d’êtres humains connectés. Dans ce nouveau « rêve politique », associé cette fois au Covid-19, l’espoir serait donc de ne pas toucher à l’ordre social tout en empêchant la propagation de la maladie grâce à la distanciation des corps. Ce qui frappe, c’est la disjonction entre le « physique » et le « social » : l’un et l’autre peuvent être pensés sur des plans entièrement différents parce que tout le lien social se trouverait condensé dans l’infrastructure technologique de communication. Mais quelle est la politique qui s’incarne dans cette infrastructure ?
Dix ans plus tôt, dans À nous d’écrire l’avenir, Eric Schmidt, ancien PDG de Google, et Jared Cohen, spécialiste des relations internationales et conseiller de Hillary Clinton, affirmaient sans sourciller que « internet est la première création de l’homme que l’homme ne comprend pas, la plus grande expérience d’anarchie que nous ayons jamais connue » ou encore « le plus vaste espace non gouverné du monde »4Eric Schmidt et Jared Cohen, À nous d’écrire l’avenir : comment les nouvelles technologies bouleversent le monde, Paris, Denoël, 2013, p. 11 et p. 22.. Dans ce livre de prospective qui n’est autre qu’un rêve éveillé, l’infrastructure qui condense le lien social et assure notre santé mentale serait donc purement anarchique, sapant les bases de toutes les formes classiques du pouvoir politique. Quelques années plus tard, en mai 2019, Eric Schmidt, siégeant désormais à la puissante Commission de Sécurité Nationale sur l’Intelligence Artificielle (NSCAI), chargée de conseiller le Pentagone et le Congrès américains en matière de nouvelles technologies, s’évertue à convaincre le gouvernement fédéral de soutenir ce secteur. Son argument le plus fort n’est plus un rêve mais une menace : celle que la Chine dépasse les États-Unis sur le plan technologique et finisse par renverser le leadership américain dans tous les domaines. L’atout de la Chine ?
Pas exactement l’anarchisme débridé mais plutôt une forme de désinhibition par rapport aux pratiques de surveillance de masse qui représentent d’après Schmidt le « premier et le meilleur client de l’IA » ou encore « une application de choix pour l’apprentissage profond ». Il est difficile de lui donner tort : la surveillance fournit les données massives indispensables pour entraîner la nouvelle génération de réseaux de neurones qui font la fierté de l’IA contemporaine. Or, Schmidt n’est pas en train de proposer un autre modèle à ses collègues, il fait plutôt de la Chine le modèle à suivre, quitte à parler de « smart city » en lieu et place de « surveillance de masse » (« surveillance = smart city », écrit-il5Eric Schmidt, cité par Naomie Klein, « Screen New Deal. Under Cover of Mass Death, Andrew Cuomo Calls in the Billionaires to Build a High-Tech Dystopia », The Intercept, 8 mai 2020, consulté en ligne le 13 octobre 2024 (notre traduction).) : ce qu’il vise, c’est le rattrapage de la Chine concernant la législation sur la vidéosurveillance, la reconnaissance faciale et le traitement des données personnelles. Quelques mois plus tard, un rapport de la NSCAI presse le Congrès d’adopter des mesures pour remettre les États-Unis dans la course. Schmidt, lui, continue d’agiter le « péril jaune » dans tous les médias, en appelant à « des partenariats sans précédent entre le gouvernement et l’industrie6Ibid. » des nouvelles technologies.
Arrive alors le Covid-19 qui fournit selon Naomi Klein l’ingrédient idéal permettant de poursuivre le même lobbying en profitant du choc produit par la pandémie7Ibid.. Une semaine après la conférence de presse de l’OMS évoquée plus haut, dans un article du 27 mars 2020, Schmidt change donc son fusil d’épaule et n’évoque plus la Chine et son modèle de surveillance mais les bienfaits du monde à distance permis par les GAFAM à l’heure du Covid : « Les bénéfices de ces entreprises, que nous adorons dénigrer, en termes de capacité à communiquer, de capacité à gérer la santé, de capacité à obtenir des informations, sont profonds. Pensez à ce que serait votre vie en Amérique sans Amazon. » Schmidt, qui possède alors plusieurs milliards de dollars en actions chez Google, nous invite à « être un peu plus reconnaissants envers ces entreprises d’avoir obtenu le capital, d’avoir fait l’investissement, d’avoir construit les outils que nous utilisons aujourd’hui et de nous avoir vraiment aidés ». À travers cet appel à la gratitude teinté de chantage technologique, l’objectif n’est autre que d’obtenir, encore et toujours, des investissements massifs du gouvernement fédéral :
Comme les autres Américains, les spécialistes des technologies (technologists) essayent de contribuer à la réponse de première ligne à la pandémie (front-line pandemic response). […] Il y a longtemps que le pays aurait dû se doter d’une véritable infrastructure numérique. […] Si nous voulons construire une économie et un système éducatif futurs basés sur le tout-à-distance (tele-everything), nous avons besoin d’une population entièrement connectée et d’une infrastructure ultrarapide. Le gouvernement doit investir massivement – peut-être dans le cadre d’un plan de relance – pour convertir l’infrastructure numérique du pays en plateformes basées sur le cloud et les relier à un réseau 5G8Eric Schmidt, cité par Naomie Klein, « Screen New Deal. Under Cover of Mass Death, Andrew Cuomo Calls in the Billionaires to Build a High-Tech Dystopia », art. cit. (notre traduction)..
Quelques semaines plus tard, Schmidt est nommé par Andrew Cuomo, gouverneur de l’État de New York, à la tête d’une commission d’experts chargés d’imaginer la réalité post-Covid. « Les premières priorités, dans ce que l’on essaye de faire, sont la télé-santé (telehealth), l’apprentissage à distance et le haut débit. […] Nous devons chercher des solutions qui peuvent être présentées dès maintenant, accélérées, et utiliser la technologie pour rendre les choses meilleures9Ibid.. » Le « rêve politique » de notre époque se situe peut-être là : identifier sans reste l’ordre social à l’ordre technologique afin de pouvoir régler tous les problèmes du premier sur le plan du second. Quant aux formes de pouvoir engagées dans ce rêve techno-solutionniste, les déclarations de Schmidt articulent une utopie anarchiste avec la surveillance de masse ou encore les intérêts privés des GAFAM avec le pouvoir politique centralisé du gouvernement fédéral.
Ce rêve politique, avec ses ambivalences et ses articulations, n’est pas né avec le Covid. Il rappelle d’ailleurs « l’utopie de la communication » analysée par Philippe Breton comme ensemble d’outils et de valeurs qui se mettent en place après la Seconde Guerre mondiale afin de dépasser ou de refouler la souffrance et l’état de sidération produits par la guerre, la Shoah et les bombes nucléaires : « Les valeurs de la communication apparaissent ainsi comme des valeurs réactionnelles, en quelque sorte post-traumatiques10Philippe Breton, L’Utopie de la communication. Le mythe du village planétaire, La Découverte, Paris, 1997, p. 99.. » Le contenu de l’utopie réside dans le simple fait de communiquer : des vastes réseaux de transmission d’informations seraient à même de dissoudre l’irrationalisme idéologique, la verticalité totalitaire et jusqu’à la guerre elle-même. D’après Breton, l’origine de cette utopie se situe dans la pensée cybernétique du mathématicien Norbert Wiener (1894-1964) selon lequel « la communication est le ciment de la société11Norbert Wiener, cité par P. Breton, L’Utopie de la communication, op. cit., p. 37. ». Au moment où Wiener écrivait ces lignes, au sortir de la guerre, quelques uns de ses compagnons de route avec qui il échangea lors des conférences Macy, cœur battant de la nouvelle cybernétique, participaient d’ailleurs à la création de la Fédération Mondiale pour la Santé Mentale, une institution internationale qui se donna pour objectif de construire des « personnalités saines » et une « société saine » en assumant que « le concept de santé mentale est coextensif à l’ordre et la communauté mondiales qui doivent être développés pour que les hommes puissent vivre ensemble et en paix »12International Congress on Mental Health, 1948, cité par Steve Joshua Heims, The Cybernetics Group, Cambridge, MIT Press, 1991, p. 173-174.. L’équation établie par Van Kerkhove et Schmidt entre communication (ou connexion), lien social et santé mentale dans un moment de crise fait donc écho à la situation d’après-guerre.
Si le rêve politique de notre époque peut se comprendre en relation avec l’utopie de la communication, la cybernétique apparaît alors comme une entrée pertinente pour le démarrage de cette enquête. Ce travail vise à penser les rapports qui existent entre la cybernétique et les techniques de gouvernement occidentales depuis la Seconde Guerre mondiale. L’hypothèse générale que nous proposons est la suivante : la cybernétique permet d’incarner techniquement le double mouvement, en apparence contradictoire, entre raréfaction et démultiplication des pratiques de gouvernement. Ce faisant, on la situe comme une manière de prolonger techniquement les problèmes que Foucault associe au néolibéralisme dans Naissance de la biopolitique. D’une part, le néolibéralisme hérite de l’impératif libéral d’autolimitation du gouvernement (« un gouvernement ne sait jamais assez qu’il risque de gouverner toujours trop13Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au collège de France 1978-1979, Paris, Gallimard, 2004, p. 20. »). D’autre part, afin d’assurer la concurrence et de produire la liberté économique, le néolibéralisme déploie malgré tout un arsenal de techniques qui alternent entre interventions sur les conditions de possibilité du marché (l’environnement juridique, matériel, politique) et ciblage de la psychologie individuelle (à travers la prolifération de sciences du comportement). La tension est évidente : les pratiques « libérogènes », « destinées à produire la liberté », risquent toujours « de produire également l’inverse »14 Ibid., p. 70.. Si la cybernétique apparaît comme un vivier des pratiques contemporaines de gouvernement, c’est parce que l’on retrouve en son cœur l’ambivalence propre au néolibéralisme – celle que l’on trouvait aussi chez Eric Schmidt. D’un côté, elle se donne comme une science de l’information et de la communication qui cherche à vaincre la verticalité du pouvoir politique par une horizontalité de processus réticulaires, immanents au corps social. De l’autre, elle est une science du contrôle qui permet de maîtriser globalement cette tendance à l’immanence, générant ainsi des effets de pouvoir d’autant plus forts qu’ils sont masqués par l’horizontalité des pratiques qu’elle a promues. Cependant, bien qu’elle soit largement isomorphe au paradoxe du néolibéralisme, cette tension a également nourri des pratiques gouvernementales dans des pays socialistes, tiraillés entre impératif de la planification et réformes visant à l’assouplir. Cette contradiction est parfois expliquée par la concurrence entre politique et économie qui aurait vu celle-ci l’emporter sur celle-là dans les sociétés occidentales de l’ère néolibérale : alors que la politique perdait de son pouvoir (raréfaction), elle était remplacée par une prolifération de mécanismes économiques. On envisagera ce problème sous un angle différent : grâce aux concepts et outils de la cybernétique, on se donne les moyens de percevoir la solidarité entre politique et économie sur le plan transversal des pratiques de gouvernement, aussi bien en contexte socialiste que néolibéral. Dans les deux cas, ces outils viennent contes – ter les formes hiérarchiques du pouvoir grâce à une médiation technique censée promouvoir l’autorégulation : quel rapport se noue alors entre ladite médiation, son concepteur, et les entités autorégulées ? Autrement dit, qu’est-ce que la cybernétique ? Et comment peut-on envisager plus précisément son lien avec le gouvernement ?
Le mythe cybernétique
Notre objectif n’est pas de retracer les relais de l’influence cybernétique dans tous les domaines où elle a pu exister, ni même d’en donner une version plus authentique que ne l’a fait une littérature secondaire déjà abondante. Néanmoins, pour accéder aux problèmes philosophiques et politiques qui nous intéressent, il nous faudra malgré tout effectuer une traversée de la première cybernétique. Pour cela, nous proposons dans un premier temps de l’analyser comme un mythe. Non pas que le « moment cybernétique » serait une fable artificielle, inventée après coup, mais plutôt un mythe au sens d’un grand récit de notre époque, construit par les cybernéticiens et leurs commentateurs. Au premier abord, la cybernétique se présente pourtant comme un ensemble de savoirs censés mettre fin aux mythes en ramenant toute production intellectuelle à un déterminisme nerveux et physiologique. En rapatriant l’esprit dans le cerveau et en systématisant la mécanisation de la pensée, les cybernéticiens participent plutôt de ce que Lyotard a nommé « l’incrédulité à l’égard des métarécits » pour qualifier le rapport aux savoirs de l’époque postmoderne. D’après Lyotard, bien que la science soit « d’origine en conflit avec les récits », elle a toujours eu besoin de se doubler d’un discours de légitimation, un « métarécit »15Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne : rapport sur le savoir, Paris, Minuit, 1979, p. 7. qui fixe ses critères de validité. À l’époque moderne, c’est la philosophie qui aurait joué ce rôle, donnant le cadre dans lequel les sciences permettaient tantôt l’émancipation pratique d’un sujet raisonnable (Kant), tantôt la dialectique de l’Esprit (Hegel). Poursuivant un mouvement déjà entamé avec la « crise des sciences européennes » diagnostiquée par Husserl avant la guerre16Edmund Husserl, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Paris, Gallimard, 1976., la cybernétique veut prendre en charge sa légitimation par ses propres moyens. Comme l’écrit Warren McCulloch, cybernéticien de la première heure : « Pour la première fois dans l’histoire de la science, nous savons comment nous savons et nous pouvons ainsi l’expliquer clairement173. W. S. McCulloch, « Through the Den of the Metaphysician », dans Embodiements of Mind, Cambridge, MIT Press, 2016., p. 150. Traduit en français « Dans l’antre du métaphysicien », Revue internationale de systémique, vol. 1, n° 3, 1987, p. 353-367, citation p. 354.. » Dans une récursivité qui fut son point fort en même temps qu’une limite interne permanente, la cybernétique voulait donc se fonder elle-même. Il serait pourtant trompeur d’y voir la disparition de toute forme de récit au profit d’un discours purement scientifique.
Ce que nous appelons mythe cybernétique désigne à la fois une dramatisation interne à ses concepts scientifiques, un récit plus général qui donne un sens à l’histoire occidentale et dans lequel la cybernétique occupe une place particulière, et enfin un discours fait de promesses utopiques. Que signifie une dramatisation interne à ses concepts ? Parmi les concepts-clés de la cybernétique figurent notamment la rétroaction ainsi que le couple information-communication. La rétroaction permet de penser l’ensemble des actions intentionnelles (tournées vers un but) sur le modèle mécanique du gouvernail qui oriente un navire : sans elle, impossible d’aller quelque part. Quant à l’information, elle est élevée par Wiener au rang de réalité à part entière, différente de la matière et de l’énergie, qui indique la quantité d’ordre intrinsèque à tout agencement matériel : communiquer, c’est-à-dire transmettre des informations, participe alors d’une lutte cosmique contre le désordre, l’entropie qui voue l’univers à une mort thermique inéluctable. Les ingrédients d’un drame tragique sont réunis : les humains (mais aussi les machines et les animaux) sont les timoniers d’un monde où il leur faut communiquer et agir de manière non hasardeuse (intentionnelle) pour repousser localement et temporairement une fin inéluctable.
À cette dramatisation interne quasiment cosmologique se superpose une lecture plus générale de l’histoire occidentale qui fait de la cybernétique un pivot, un nouveau départ de la modernité. Après l’âge industriel associé à la machine à vapeur, dont les forces devaient remplacer les muscles humains, la cybernétique ouvrait l’âge de l’information et des machines à calculer, vouées à remplacer les tâches intellectuelles. À l’industrie allait se substituer un nouveau secteur tertiaire, fondé sur l’échange d’informations et la communication.
Enfin, cette mise en perspective de l’histoire est largement idéalisée sous les traits de l’utopie de la communication déjà évoquée : en lieu et place du chaos de la Seconde Guerre mondiale, la cybernétique devait apporter une paix durable ; face aux régimes totalitaires pyramidaux, elle offrait une horizontalité démocratique incarnée par des réseaux de télécommunication ; après l’eugénisme qui avait imprégné la plupart des sciences d’avant-guerre, elle construisait une épistémologie neuve où l’ingénierie informationnelle transversale aux vivants et aux machines permettrait de défaire tout essentialisme rattaché au sang, à la couleur de peau ou à la taille du cerveau.
Cybernétique et gouvernement
C’est ce mythe et ses différentes strates qu’il faudra faire vaciller pour accéder aux liens entre la cybernétique et le gouvernement. La dimension politique n’est pas immédiatement présente dans la définition de Wiener puisque la « commande » ou le « contrôle » qu’il mentionne sont à entendre d’abord sur un plan technique. L’étymologie qu’il expose en inventant le mot « cybernétique » est celle du grec ho kubernétès, le gouvernail, et il mentionne les appareils de pilotage des navires comme l’une des plus anciennes formes de mécanisme de rétroaction18Voir les mots qui suivent la définition de la cybernétique déjà citée dans N. Wiener, La Cybernétique, op. cit., p. 70-71 : « Nous avons décidé de donner à la théorie entière de la commande et de la communication, aussi bien chez l’animal que dans la machine, le nom de cybernétique, formé à partir du grec kubernetes ou pilote. En choisissant ce terme, nous voulons reconnaître que le premier article significatif sur les mécanismes de rétroaction est un article sur les gouvernails, publié par Clerk Maxwell en 1868, et que gouvernail provient d’une corruption latine de kubernetes. Nous souhaitons aussi rappeler que les appareils de pilotage de navire sont l’une des formes les plus anciennes et les plus perfectionnées de mécanisme de rétroaction. ». Wiener explique d’ailleurs n’avoir pas eu connaissance de la première mention du terme « cybernétique » un siècle plus tôt, dans un traité de classification des sciences rédigé par Ampère qui la définissait comme une science politique censée indiquer « comment les citoyens jouissent d’une paix tranquille19Andre-Marie Ampère, cité par J. Segal, Le Zéro et le Un, op. cit., p. 146, note 5. ». Qu’il n’ait pas connu ce texte est une chose mais il ne pouvait ignorer, lui qui lisait le grec et avait une solide culture philosophique, la centralité de l’analogie entre pilotage et gouvernement de la cité chez Platon20L’art du pilotage du navire pour évoquer le gouvernement de la cité est presque devenu un topos philosophique par la suite. On le trouve par exemple au cœur de La République de Platon, 487b1-489d9.. Surtout, au-delà des intentions initiales et comme l’a bien montré Triclot, Wiener n’esquive pas les enjeux politiques que charrie la cybernétique, notamment à travers son livre de vulgarisation, Cybernétique et société, où il indique comment sa nouvelle approche doit servir à une démocratie dynamique plutôt qu’à un totalitarisme inhumain ou un capitalisme débridé21N. Wiener, Cybernétique et société. L’usage humain des êtres humains, Paris, Éditions du Seuil, 2014. M. Triclot a consacré une partie entière de sa thèse à la « politique de l’information » de N. Wiener. Le Moment cybernétique, op. cit., p. 317-404.. On a même pu aller jusqu’à défendre l’idée que Wiener aurait promu quelque chose comme une cybernétique de gauche, antimilitariste, dédiée au bien commun et fondée sur un matérialisme de l’information.
Mais l’intérêt pour le lien entre cybernétique et gouvernement ne nous vient pas d’une prétention à décrire la nature profonde de la cybernétique qui serait passée jusqu’ici inaperçue, ni des intentions ou affiliations politiques des premiers cybernéticiens. Il nous importe d’avantage de comprendre la manière dont la gouvernementalité contemporaine s’est renouvelée à travers les problèmes, les concepts et les outils de la cybernétique. Nous reprenons ici l’acception foucaldienne du gouvernement comme le fait de « conduire les conduites22M. Foucault, « Préface à l’Histoire de la sexualité », in Dits et Écrits, Tome IV, 1980-1988, Paris, Gallimard, 1994, p. 582. » au sens large. Cette action sur les actions est en prise avec le problème de son efficacité : faut-il conduire les conduites par la force ou adopter toujours davantage leur propre principe actif afin de les guider plus facilement ? Le motif gouvernemental que la cybernétique nous aide à penser réside dans une certaine tendance à l’immanence du pouvoir par rapport à ses objets ou ses sujets. Cela implique d’une part des tentatives de gouverner davantage à partir du réel lui-même et, comme un corollaire, à la limite, de faire disparaître ou rendre invisibles les opérations de gouvernement. Autrement dit, il s’agit de « gouverner sans gouverner », pour reprendre la formule de Thomas Berns dans un essai consacré à l’histoire de la statistique et du recensement23Thomas Berns, Gouverner sans gouverner : une archéologie politique de la statistique, Paris, PUF, 2009.. Le paradoxe de ce mouvement tel qu’il est exhibé par la cybernétique est qu’il confronte le fait même de gouverner à son ineptie en tant qu’il a à faire à des entités autonomes, des ordres spontanés et autres mécanismes autoreproducteurs qui semblent précisément pouvoir se passer de toute forme de contrôle. En cherchant à identifier ces mécanismes, la cybernétique découvre donc des entités qui pourraient faire vaciller l’entreprise même du gouvernement. Au lieu de suivre cette voie, nous verrons qu’elle a permis au contraire d’en raffiner les pratiques en les calquant toujours mieux sur le fonctionnement de l’objet à gouverner. Reste alors à voir si ces pratiques remplacent adéquatement les techniques de pouvoir classiques (hiérarchiques ou disciplinaires) en s’identifiant à des formes plus souples de gouverne – ment ou si elles ne parviennent à être plus immanentes qu’au prix d’une réorgani – sation des échelles de pouvoir : la liberté d’entités autonomes ou le comportement d’un réseau complexe pourront s’avérer parfaitement imprévisibles sur un certain plan mais entièrement maîtrisés sur un autre, qui peut être par exemple celui du contexte plus général dans lequel se déploient ces activités. L’enjeu gouvernemental devient alors celui de la maîtrise des conditions de possibilité de l’autonomie et c’est en cela que la cybernétique éclaire la tâche du gouvernement. En ce sens, nous nous servons de la cybernétique pour en apprendre davantage sur le gouvernement et les pratiques de pouvoir plutôt que l’inverse.
Parmi les études citées précédemment, plusieurs envisagent les dimensions politiques de la cybernétique. Les ouvrages de Heims reviennent en détail sur les opinions et les engagements politiques disparates des cybernéticiens pendant et après la Seconde Guerre mondiale. L’étude d’Edwards sur le « monde clos », bien qu’elle ne se concentre pas sur la cybernétique en particulier, veut rompre avec l’historiographie classique de l’informatique, prise en tenaille entre des approches philosophique (l’information comme aboutissement de la pensée logique) et technique (les ordinateurs comme aboutissement de diverses machines à calculer plus ou moins ingénieuses) : au milieu, pour ainsi dire, Edwards propose une histoire qui donne le premier rôle aux questions politiques, idéologiques et au contexte international. Selon lui, « les ordinateurs sont devenus une technologie infrastructurelle cruciale » de ce qu’il appelle le « discours du monde clos de la guerre froide »24P. Edwards, The Closed World, op. cit., p. 33.. Ces deux auteurs ont été particulièrement précieux dans nos recherches bien que leurs enquêtes se focalisent sur des enjeux idéologiques et culturels liés à la guerre froide, renforçant souvent l’association entre cybernétique, informatique et États-Unis d’Amérique. Or, nous verrons que la cybernétique conçue comme technologie de gouvernement a été développée aussi en URSS ou dans des pays socialistes comme le Chili sous Allende, expérimentations bien documentées par les recherches de Slava Gerovič et Eden Medina déjà citées.
L’ouvrage de Andrew Pickering sur la cybernétique britannique aborde aussi la notion de contrôle sous un angle politique en déplorant que la cybernétique ait pu être associée à la caricature de Big Brother quand, à l’instar de l’antipsychiatrie, « les cybernéticiens britanniques auraient été bien avisés de se décrire eux-mêmes comme ayant à faire avec l’anticontrôle25A. Pickering, The Cybernetic Brain, op. cit., p. 31. ». Pickering défend ainsi une forme de cybernétique de gauche qui en fait une « science nomade » au sens de Deleuze et Guattari, minoritaire par rapport à une « science royale », en deçà des divisions disciplinaires, amatrice plutôt que disciplinée et dont la souplesse épistémologique ouvre une forme de liberté pratique. Cette position du problème nous semble naïve : en faisant des cybernéticiens les apôtres scientifiques de la contre-culture des années 1970, Pickering n’identifie pas le problème du gouvernement, que nous situons justement au milieu de l’opposition trompeuse entre Big Brother et l’évasion psychédélique. Cependant, il s’intéresse au même problème que nous en recherchant les manières dont le contrôle se calque sur ses objets plutôt que de les dominer en un sens classique. Enfin, « L’hypothèse cybernétique » de Tiqqun est le texte qui assume le plus la dimension gouvernementale de son objet puisque ladite hypothèse « représente à la fois un paradigme et une technique de gouvernement ». Elle est aussi décrite comme une « fable nouvelle » qui, après les guerres et le totalitarisme, succède à « l’hypothèse libérale » : « À l’opposé de cette dernière, elle propose de concevoir les comportements biologiques, physiques, sociaux comme intégralement programmés et reprogrammables »26Tiqqun, « L’hypothèse cybernétique », art. cit., p. 230 et p. 235.. Quoique l’approche de Tiqqun nous semble plus réaliste que celle de Pickering, elle pèche néanmoins par l’excès inverse : en voyant dans la cybernétique une volonté de programmation jusque dans les moindres particules de l’être, elle ne voit pas que le réductionnisme déterministe d’une telle approche a échoué théoriquement avant même de pouvoir se convertir en technique de gouvernement. Plutôt qu’un « projet d’une rationalisation sans limites27Ibid., p. 234. », c’est précisément aux limites de la raison que la cybernétique permet d’ouvrir la question du gouvernement. En cherchant à éclairer la nature de l’esprit, les cybernéticiens voulaient se donner une prise technique, physique, ou physiologique, sur la condition de possibilité de toute expérience. En maîtrisant cette strate transcendantale ultime, l’espoir était de balayer le champ de bataille de la métaphysique par des arguments scientifiques, une fois de plus. Mais de leur propre aveu, les premiers cybernéticiens échouèrent dans cette entreprise.
Aux limites du réductionnisme
On arrive ainsi aux problèmes philosophiques sur lesquels se termine la première partie de cette thèse : ce sont eux qui minent de l’intérieur le mythe cybernétique mais eux aussi qui nous permettent de poser à nouveaux frais la question du gouvernement. Sous sa forme la plus massive, le problème que les cybernéticiens n’arrivent finalement pas à résoudre est celui de la nature de l’esprit et de l’intelligence. Leur ambition de départ n’était autre que la mécanisation de la pensée. En apparence, c’est sur ce terrain que leurs prises de guerre sont les plus impressionnantes. Wiener n’ambitionnait-il pas de réunir « sous une seule et même appellation […] ce qui, au sujet de l’homme, est parfois appelé de manière imprécise “penser”, et qui est connu dans le domaine de la technique sous le nom de commande et de communication28N. Wiener, cité par Erich Hörl, « La destinée cybernétique de l’occident. McCulloch, Heidegger et la fin de la philosophie », Appareil, 1, 2008, consulté en ligne le 7 octobre 2024 » ? Le neurologue et maître de cérémonie des conférences Macy, Warren Sturgis McCulloch, n’affirmait-il pas que « la cybernétique a contribué à abattre la muraille qui séparait le monde magnifique de la physique du ghetto de l’esprit29W. S. McCulloch, « Mysterium Iniquitatis of Sinful Man Aspiring into the Place of God », dans Embodiements of Mind, op. cit., p. 163-170, citation p. 169. » ? Contre la muraille, ce sont plusieurs armées qui ont uni leurs forces. De l’intérieur du « ghetto de l’esprit », Wiener convoque Leibniz en saint patron de la cybernétique qui, avec son symbolisme universel et le raisonnement conçu comme calcul, aurait largement contribué à la mécanisation de la pensée302. Voir N. Wiener, La Cybernétique, op. cit., p. 72 : « Si j’avais à choisir dans l’histoire des sciences un saint patron pour la cybernétique, ce serait Leibniz. La philosophie de Leibniz est centrée autour de deux concepts relativement proches – celui d’un symbolisme universel et celui du raisonnement comme calcul. […] Il n’est donc guère surprenant que l’impulsion intellectuelle ayant mené au développement de la logique symbolique ait en même temps conduit à la mécanisation, idéale ou effective, des processus de la pensée. » Sur ce point, voir aussi l’article de M. Triclot, « “Penser c’est calculer” : éléments pour une préhistoire de l’informatique », Journée d’études EDIIS, EDIIS, Lyon 1, 2005, Lyon, France, consulté en ligne le 14 octobre 2024.. À ses côtés, les travaux de Alan Turing sur la calculabilité assurent que tout raisonnement pourra se décomposer en une série d’opérations simples, réalisables par une machine élémentaire, quoique idéale31Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », dans A. Turing et J.-Y. Girard, La Machine de Turing, Paris, Seuil, 1999 (1936), p. 47-102 et, dans le même ouvrage, l’article de Turing intitulé « Les ordinateurs et l’intelligence » (1950), p. 133-175.. À cette machine de Turing qui travaille les fondations de la pensée depuis l’intérieur du bastion spirituel répondent, de l’autre côté du mur, du côté de la matière, les travaux de McCulloch, fer de lance d’une longue lignée de neurologues, psychologues et philosophes qui veulent ramener l’a priori kantien à ses déterminations physiologiques. À cette fin, McCulloch propose notamment de rechercher les plus petits états de l’esprit, les psychons, sorte d’atomes spirituels dont les neurones formels deviendront ensuite l’incarnation32 4. W. S. McCulloch, « What is a Number, That a Man May Know It, and Man, That He May Know a Number ? » dans Embodiements of Mind, op. cit., p. 8 : « My object, as a psychologist, was to invent a kind of least psychic event, or ‘psychon’».. En combinant ces unités élémentaires, il devrait être possible de reconstituer le mécanisme de la pensée. À l’intersection de ces deux tendances, soit au beau milieu de la muraille, des ingénieurs d’horizons divers parviennent à faire fonctionner les premiers calculateurs électroniques, réalisant mécaniquement des suites de calculs à des vitesses largement supérieures au cerveau humain. Non seulement ces machines parviennent-elles à effectuer des opérations logiques de manière fiable mais elles le font en manipulant une réalité, l’information, mesurée en bits (pour binary digit, nombre binaire), qui permet d’évacuer l’incertitude et l’interprétation propres à l’intelligence humaine. La cybernétique est parfois confondue avec cette union des forces vouée à résoudre un vieux problème de l’Occident, apportant enfin de la lumière dans « l’antre du métaphysicien », suivant une expression de McCulloch33W. S. McCulloch, « Through the Den of the Metaphysician », art. cit., p. 354.. Jusqu’ici, les auteurs de « L’hypothèse cybernétique » auraient donc raison de parler d’un « projet rationaliste sans limite ».
C’est préjuger trop rapidement de sa réussite. Comme l’a montré Triclot dans son étude, la nature de l’information, pivot du calcul, de la communication et de la rétroaction, n’était pas tranchée à la fin du « moment cybernétique ». Dans la plupart des travaux cybernéticiens, Triclot repère une hésitation entre l’information comme code ou comme signal : désigne-t-elle avant tout la quantité de structure dans un système symbolique (code) ou est-elle la face émergente d’un certain agencement matériel (signal) ? La balance penche alternativement d’une option à l’autre selon les auteurs et parfois au sein même de l’œuvre de certains d’entre eux. Surtout, à l’heure de la dixième et dernière conférence Macy, en 1953, McCulloch fait circuler un bilan des « points d’accords » entre les participants. Il reconnaît qu’ils ont été « très ambitieux » dans leur recherche mécaniciste mais admet sans ambages que « c’est à nos propres yeux que nous sommes frappés d’une ignorance crasse et, pire, d’incompétence en matière de théorie »34W. S. McCulloch, « Summary of the points of agreement reached in the previous nine conferences on cybernetics », consulté en ligne le 7 octobre 2024. Merci à B. Loreaux de m’avoir aiguillé vers ce texte important de l’aventure cybernétique.. Bien que les ordinateurs aient été largement interprétés comme des machines à penser et comparés aux cerveaux humains, la nature de l’intelligence et de la pensée n’a pas été tranchée de manière univoque : tantôt accaparée par la logique symbolique, elle se trouvait ensuite démentie par des données neurologiques ou psychologiques. La muraille qui séparait la physique du ghetto de l’esprit s’est peut-être effondrée mais le champ de bataille métaphysique n’en est que plus confus, baignant dans un « monisme indifférent » où les explications ne deviennent plus « matérialistes » qu’à proportion que la matière devient elle-même moins matérielle35C’est W. S. McCulloch qui mobilise cette image qu’il reprend à Bertrand Russel dans « Mysterium Iniquitatis of Sinful Man Aspiring into the Place of God », art. cit., p. 169.. John von Neumann, participant notoire aux conférences Macy, à qui l’on doit l’architecture de nos ordinateurs en plus des calculs morbides visant à optimiser les dégâts causés par la déflagration des bombes nucléaires au Japon, a perçu très vite les limites de l’approche logique et calculatoire dans la compréhension de la pensée. De comparaisons très concrètes entre cerveau et ordinateur, il tire l’idée que la logique a plus à apprendre de la neurologie que l’inverse. Pire, selon lui, en matière de système nerveux ou vivant, toute modélisation est potentiellement vouée à l’échec : « Il n’est pas du tout certain que dans ce domaine un objet réel ne constitue pas la plus simple description de lui-même qui soit36J. von Neumann, Théorie générale et logique des automates, Seyssel, Champ Vallon, 1996, p. 94.. » Des objets qui seraient à eux-mêmes leurs propres modèles ?
Voilà qui marque une limite à l’attitude réductionniste-matérialiste tout comme à l’empire de la logique symbolique, limite qui a pris pour noms complexité, autonomie, auto-organisation ou encore forme de vie. C’est en travaillant au voisinage de cette limite épistémologique que la cybernétique a déployé les coordonnées du problème gouvernemental que nous voulons poser. Peut-on connaître l’autonomie ? Peut-on la produire en première intention ? Peut-on la maîtriser ? Parce que l’autonomie ou la complexité se rencontrent notamment chez le plus petit être vivant, dans le système nerveux et à l’échelle sociale, son fonctionnement logique ou matériel donnerait à celui qui le comprend l’accès aux conditions de possibilité de la vie et de la liberté. Quoique ce fantasme ne soit pas à négliger, il nous semble que la spécificité du geste cybernétique par rapport à la complexité n’est précisément pas celui d’une maîtrise dans les moindres détails, comme pourrait le laisser penser l’approche de la revue Tiqqun, mais plutôt celui d’un contournement et d’une information de la complexité dont nous proposons de saisir le sens. Par contournement, on entend l’évitement et la mise à distance mais également le dessin du contour, une activité d’identification qui recherche une forme de maîtrise sur un objet qu’elle veut ainsi participer à construire, un design de la complexité. Cette opération est une contradiction en acte qui cherche à avoir prise sur une entité tout en l’identifiant précisément comme ce qui lui échappe. Surtout, elle permet de faire l’économie d’une connaissance des détails ou de ce qui se situe à l’intérieur des contours, pourvu qu’elle parvienne à en reconnaître la forme. La maîtrise dont il est question vise alors moins la programmation des êtres que la possibilité de les traiter comme des boîtes noires dont on ignore l’intérieur mais dont on connaît l’environnement (les inputs) et le comportement (les outputs). Par information, on entend l’opération complémentaire qui consiste à donner forme de l’intérieur. Il serait trop simple de se contenter de décrire seulement les opérations de gouvernement comme vouées à cerner toujours mieux une réalité fondamentalement opaque : le gouvernement se donne également les moyens d’investir de l’intérieur la complexité et les formes de vie, de les produire comme entités gouvernables.
Intelligence artificielle cognitiviste contre cybernétique connexionniste
Pour épaissir ce problème, il faut ajouter que la découverte de la complexité ou le face-à-face avec l’autonomie, qui constituent la limite mais aussi la richesse de l’approche cybernétique, ont été conjurés en partie par l’émergence du paradigme de l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, cybernétique, IA ou informatique font parfois office de grandes catégories qui englobent tout ce qui regarde de près ou de loin les technologies numériques. Pourtant, au milieu des années 1950, alors que le « groupe cybernétique » cesse de se rencontrer chaque année lors des conférences Macy, des informaticiens, ingénieurs, linguistes ou psychologues entreprennent un nouveau programme de recherche, baptisé « intelligence artificielle » lors d’un séminaire de lancement tenu à Dartmouth en 1956. L’IA conjure le site problématique en fusion excavé par les cybernéticiens en tranchant résolument pour la thèse de l’information comme code telle que l’a décryptée Triclot. Avec elle, c’est toute une théorie de l’esprit qui se déplace vers la région où elle se sent le plus à l’aise : la logique symbolique qui associe la pensée au calcul. Il ne faut pas y voir un simple retour à un idéalisme rationaliste après quelques années d’errements cybernétiques puisque le paradigme cognitiviste qui naît alors conjointement en psychologie, en linguistique ou en neurologie hérite largement de la métaphore du cerveau conçu comme un ordinateur manipulant des symboles. Ce faisant, l’IA indique en creux ce qui faisait, malgré l’hésitation, la spécificité de la première cybernétique, à savoir l’option de l’information comme un signal qui réside moins dans une suite de symboles ou d’instructions que comme la résultante d’un agencement matériel. Par opposition au cognitivisme plus large dans lequel s’inscrit l’IA, la cybernétique serait plus proche du courant connexionniste dans lequel la pensée s’effectue via des myriades de connexions nerveuses ou électriques en parallèle, en dehors de tout plan ou instruction logique. Plutôt qu’une logique descendante allant des instructions de l’expert informaticien à la réalisation par la machine, le connexionisme fait valoir une forme de matérialisme ascendant, partant des connexions spontanées pour aller vers des régularités émergentes. Du point de vue du cognitiviste, la matérialité du calcul existe mais elle est secondaire : pour peu qu’une suite d’instructions soit cohérente, elle peut être réalisée par des machines différentes, par exemple un cerveau ou un ordinateur, et donner les mêmes résultats. À l’inverse, du point de vue du connexionniste, la matérialité compte : la manière dont sont positionnées les fibres nerveuses est primordiale pour l’apprentissage et possède une histoire qui la rend singulière car les connexions entre fibres voisines se renforcent au fil du temps. Savoir de l’expert tout-puissant d’un côté, potentialité de l’enfant en plein apprentissage de l’autre : l’opposition entre cognitivisme et connexionisme est devenu un topos mobilisé afin d’expliquer l’évolution de l’IA depuis le milieu du siècle. La première cybernétique, souvent qualifiée de connexionniste (ou paléo-connexionniste), aurait laissé sa place à l’IA cognitiviste vers la fin des années 1950 avant qu’un néoconnexionnisme ne renaisse dans les années 1980 et s’affirme pleinement à partir de 2010 et l’explosion des réseaux de neurones37À ce propos, voir par exemple le livre de Francesco Varela, Invitation aux sciences cognitives, Paris, Seuil, 1996 [1988] qui reconstitue l’opposition entre cognitivisme et connexionnisme de manière très claire mais s’arrête à la décennie des années 1990. On le complétera avec l’article de D. Cardon, J.-P. Cointet et A. Mazières, « La revanche des neurones. L’invention des machines inductives et la controverse de l’intelligence artificielle », Réseaux, 2018/5 (n° 211), p. 173-220, sur lequel nous reviendrons au chapitre 3. On peut mentionner également les recherches de D. Andler, « From paleo to neo-connectionism », dans G. Van Der Vijver (ed.), Perspectives on Cybernetics, Dordrecht, Kluwer, p. 125-146..
Bien que l’histoire de l’IA ne soit pas le sujet de cette étude, la critique de ce paradigme par le phénoménologue américain Hubert Dreyfus nous a permis de mieux poser le problème qui nous intéresse38Voir notamment le rapport acerbe contre l’IA qu’il rend à la RAND Corporation en 1965, Alchemy and Artificial Intelligence, consulté en ligne le 7 octobre 2024 ; et surtout son livre désormais classique, Intelligence artificielle : mythes et limites, Paris, Flammarion, 1984 (publié en anglais sous le titre What computers can’t do, Cambridge, MIT Press, 1972).. Dreyfus s’attaque à l’IA en tant qu’elle prétend reproduire la pensée par une accumulation de règles ou d’instructions qu’un processeur doit appliquer aux objets symboliques qu’on lui présente. Plus les programmes se raffinent, plus les règles s’accumulent afin de parer à toutes les éventualités et exceptions auxquelles le modèle devra faire face dans la tâche qui lui a été assignée. Dreyfus montre que cette accumulation ne pourra jamais compenser l’absence, dans les programmes d’IA, d’un corps et d’un monde qui seuls permettent de donner un sens à l’intelligence. En multipliant les règles, ce que l’IA tente de reproduire mais au-devant de quoi elle bute perpétuellement, c’est la capacité humaine ou animale à être toujours déjà inscrit dans un contexte, une situation ou un jeu de langage particuliers. Exprimé avec le langage de Wittgenstein que Dreyfus mobilise, ce que l’IA ne parvient jamais à atteindre, ce sont les « situations » et les « formes de vie »39Voir H. Dreyfus, Intelligence artificielle : mythes et limites, op. cit., p. 283., ces entités opaques sur lesquelles repose, in fine, la production du sens. Pensant larguer les amarres avec les vieux problèmes cybernétiques, les tenants de l’IA se trouvaient donc confrontés à leur tour aux limites du symbolisme cognitiviste.
La critique de Dreyfus et ses positions phénoménologiques ont été prises au sérieux par certains protagonistes de l’IA qui ont parfois changé de bord pour embrasser l’optique connexionniste, plus proche de ses vues. L’enjeu était de regarder à nouveau en face le noyau problématique que constituent les « situations », les « formes de vie » ou encore les entités « complexes », afin de négocier un autre rapport avec elles, qui ne repose pas sur un simple assujettissement par toujours plus de règles et de lois. Plutôt que d’approfondir le problème théorique de la nature de la pensée, notre travail consiste à exposer différentes manières de contourner ces limites épistémologiques via des technologies de gouvernement qui ne reposent ni sur les notions classiques de la philosophie politique (souveraineté, légitimité) ni sur des institutions disciplinaires. En indiquant l’importance du contexte et de la présence des corps dans un monde, Dreyfus a permis de spécifier ce qu’il manquait aux technologies de l’intelligence artificielle. Pour y remédier, certains penseurs ont déplacé leur attention du programme de l’IA vers des enjeux plus directement politiques : comment se donner les moyens d’intervenir sur le contexte mais aussi depuis une situation, de l’intérieur des formes de vie, pour participer à les informer, plutôt que de les analyser seulement de l’extérieur ?
Hayek et la cybernétique
À plusieurs reprises dans son œuvre, Friedrich Hayek mentionne la cybernétique comme une caution scientifique à l’appui de sa conception de l’ordre spontané du marché40Les références explicites de Hayek à la cybernétique historique se trouvent par exemple dans L’ordre sensoriel, op. cit., p. 115, p. 145 (mention des travaux de Wiener sur le Predictor), p. 150 (mention de la loi de la variété requise), et dans Droit, législation et liberté, op. cit., p. 123 et p. 888. Cependant, bien des éléments de ses réflexions, notamment concernant la dispersion du savoir, étaient déjà présents avant le « moment cybernétique » à proprement parler. L’enjeu est moins de trancher sur le sens d’une éventuelle influence d’une pensée sur l’autre que d’examiner l’affinité entre les deux, pour comprendre en quoi la cybernétique peut être ou non pensée comme technologie de gouvernement du néolibéralisme. En un premier sens, cette approche peut sembler contradictoire avec celle de Hayek, puisqu’il utilise la caution cybernétique précisément afin de limiter le rôle du gouvernement : il était hostile à toute velléité de « rationalisme constructiviste » qui userait de la science pour mettre en ordre le corps social. Avec Hayek, c’est donc une autre généalogie possible de la cybernétique qui affleure, en contradiction nette avec l’approche de Pierre Musso évoquée au chapitre 2. Tandis que Musso faisait de la cybernétique l’apogée d’une dynamique d’incarnation de la raison scientifique dont la dernière étape avait été amorcée par la révolution industrielle accompagnée du saint-simonisme et de la philosophie d’Auguste Comte, Hayek n’a pas de mots assez durs précisément pour cette tradition, qui donne à la raison le pouvoir excessif de modeler les institutions et le corps social jusque dans ses détails. Il écrit :
Si l’âge des Lumières a découvert que le rôle assigné à l’esprit humain dans la construction intelligente avait été par trop exigu dans les temps antérieurs, nous nous apercevons que la tâche que notre temps assigne à la construction rationnelle de nouvelles institutions est de beaucoup trop étendue41F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 924..
Hayek n’hésite pas à mettre Descartes, Hobbes, Rousseau et Bentham dans le même sac de ce qu’il appelle le « rationalisme constructiviste », pour lequel la raison doit avoir le premier et le dernier mot dans la construction de l’ordre social. Logiquement, il s’en prend donc aussi aux mouvements qui, après la Révolution française, ont voulu réaliser concrètement l’égalité qu’elle était parvenue à arracher sur le plan du droit et des principes. Ces mouvements, au premier rang desquels figure le marxisme, surestiment les pouvoirs de la raison et veulent atteindre grâce à elle le concret, le singulier : immanquablement, ils finissent par devenir totalitaires. En faisant tout pour se démarquer de la volonté d’une organisation scientifique de l’humanité dans la veine de Comte et Saint-Simon42Ibid., p. 153., Hayek semble renier tout ce qui constituait, d’après Musso, la généalogie de la cybernétique. Il s’en prend d’ailleurs explicitement au concept d’organisation, si important chez Saint-Simon, en expliquant qu’il a été la plus grande réussite du rationalisme constructiviste mais également son plus grand péché : en ne fixant pas de limite à l’organisation, la porte était ouverte pour concevoir la société comme un ingénieur construit une machine. Comment expliquer alors que Hayek trouve dans la cybernétique une caution de ses vues politiques et économiques ?
Pour éclaircir ce point, il est bon de revenir sur quelques présupposés de l’approche hayékienne, au premier rang desquels se situe la notion de complexité dont on sait l’importance en cybernétique. D’après Philippe Nemo, dans sa préface à Droit, législation et liberté, « le cœur du problème », chez Hayek, se situe dans « la complexité sociale »433. P. Nemo, dans F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 31.. Cette complexité, de même que chez les cybernéticiens, est à la fois une coordonnée ontologique et une limite cognitive ou épistémologique.
Pour autant, c’est justement de cette limite et d’un aveu d’ignorance que dépend, paradoxalement, la notion d’ordre spontané. Von Foerster et Ashby disaient qu’il y avait « spontanéité », « émergence » ou « auto-organisation » seulement au sens de l’illusion d’un observateur ignorant n’ayant pas accès à la boîte noire. Aux yeux de Hayek, l’ignorance n’est pas juste une illusion, elle est fonctionnelle : c’est parce qu’il y a ignorance qu’il y a ordre spontané ; c’est parce que nous ne maîtrisons pas rationnellement la plupart de nos actions (individuelles ou collectives), qu’elles sont efficaces et concourent à un ordre plus général. Si l’on se mettait en tête de vouloir tout maîtriser, d’intervenir sur les moindres détails d’une situation trop complexe, il y a fort à parier que l’on produirait finalement un désordre total. Ces aspects ont un enjeu politique évident au-delà des questions cognitives : que signi – fie l’ordre spontané au niveau socio-économique ? Quelles sont ses conditions de possibilités ? Comment intervient la technologie dans ce cadre ?
La complexité : enjeux cognitifs
D’après Hayek, la modernité occidentale pèche par scientisme, soit l’idée d’un progrès indéfini de la science qui permettrait de tout connaître et de surmonter toutes les difficultés. Au contraire, selon lui, la science rencontre une « barrière d’ignorance des faits lorsqu’elle en vient à appliquer ses théories à des phénomènes très complexes44F. Hayek, ibid., p. 83. ». Dans son Autobiographical Dialogue, à la question de savoir s’il y a un « Hayek’s problem », sa réponse est claire : « La formation d’ordres complexes452. F. Hayek, cité par A. Bouraoui, « Hayek, l’“ordre spontané” et la complexité », Revue éco – nomique, vol. 60, n° 6, 2009, p. 1335-1358, citation p. 1338. Consulté en ligne le 28 octobre 2024. ». Que désignent ces « phénomènes » ou ces « ordres complexes » ? Par opposition aux « phénomènes mécaniques », ils sont d’un « plus haut niveau d’organisation » et on les rencontre « dans le domaine de la vie, de l’esprit et de la société »46Ibid., p. 1331.. Le mot « organisation » est ici trompeur puisque Hayek ne l’utilise pas dans le sens restreint qu’il lui donne la plupart du temps, comme produit d’une réflexion consciente. Au contraire, le haut niveau d’organisation qualifie ici les entités où aucune conscience centralisée n’est en mesure de comprendre la totalité des processus en jeu. Ces phénomènes comprennent « plus de faits distincts qu’aucun cerveau n’en peut constater ou manipuler ». Leur « degré de complexité n’est pas limité à ce que peut maîtriser un esprit humain »47F. Hayek, cité par A. Bouraoui, « Hayek, l’“ordre spontané” et la complexité », art. cit., p. 1339, note 3.. Autrement dit, la complexité est à la fois une coordonnée du réel dépendant du « nombre de faits distincts » appartenant au même phénomène – on pense ici à la « variété » de Ashby et Beer – et une limitation de l’esprit humain. Contrairement à l’approche de von Foerster rapidement évoquée plus haut, Hayek ne voit pas dans cette limitation cognitive un fait temporaire appelé à être dépassé par un surcroît de science : cette limite épistémologique est en elle-même une coordonnée indépassable. Il appelle même à tirer parti de ces limitations en indiquant que « ce fut toujours la reconnaissance des limites du possible, qui a rendu l’homme capable de faire pleinement usage de ses capacités481. F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 68. ».
À cela s’ajoutent deux autres arguments, qui concernent le caractère subjectif et souvent inconscient de la connaissance et des règles qui nous gouvernent. La théorie subjectiviste de la connaissance de Hayek est cruciale dès son article « Économie et connaissance » de 1933, qui marque l’une de ses interventions dans le débat du « calcul socialiste » sur la possibilité ou non d’un calcul mathématique à même de réaliser une planification optimale de l’économie. Il y insiste sur le caractère fonda – mentalement dispersé et fragmentaire de la connaissance : de même qu’il existe une division du travail dans la société, il y a nécessairement une forme de « division de la connaissance49F. Hayek, « Économie et connaissance », Cahiers d’économie politique / Papers in Political Economy, Automne 2002, n° 43, p. 119-134, particulièrement p. 131. Voir également la note 16, où Hayek cite L. von Mises à l’appui de cette affirmation : « La répartition du pouvoir de disposition des biens économiques, issus de l’économie sociale organisée selon une division économique du travail, entre un grand nombre d’individus, produit un genre de division intellectuelle du travail sans lequel ni le calcul de la production, ni l’économie ne seraient possibles. » Hayek reprendra ce thème plus tard dans Droit, législation et liberté, op. cit., p. 79 : « L’économie a depuis longtemps mis en lumière la “division du travail” qu’implique cette situation. Mais elle a beaucoup moins souligné la fragmentation de la connaissance. » » – un individu ne peut pas « tout connaître » de même qu’il ne peut pas réaliser tous les travaux nécessaires à la vie en société. Le fondement psychologique du subjectivisme hayékien se trouve exposé de manière technique dans L’Ordre sensoriel (1952), où il explique que la connaissance se construit à partir d’une expérience sensorielle répétée qui déclenche des connections neuronales et musculaires – des schèmes sensorimoteurs – ayant pour seul objectif l’adaptation aux circonstances et la croissance des individus. Le subjectivisme réside dans le fait que toute perception n’est possible que grâce à l’expérience acquise au fil du temps par un individu et le réseau de fibres nerveuses qui le constituent : « Ce sera la thèse centrale de la théorie […] que ce n’est pas simplement une partie mais l’ensemble des qualités sensorielles qui est, dans ce sens, une ‘‘interprétation’’ basée sur l’expérience de l’individu ou de l’espèce50F. Hayek, L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 62.. » Il s’oppose ainsi à l’hypothèse « objectiviste » selon laquelle nos percep – tions captent des « qualités sensibles » existant par elles-mêmes en dehors de nous : seul existe pour nous un réseau de différences sensorielles (ou neuronales, c’est la même chose pour Hayek) qui, pour être efficace (c’est-à-dire produire de l’adaptation), se fonde sur notre expérience passée afin de mieux anticiper l’avenir51Ibid., p. 27 : « C’est donc l’existence d’un ordre de qualités sensorielles – et non une repro – duction de qualités existant en dehors de l’esprit qui perçoit – qui est le problème fondamental soulevé par tous les événements mentaux. ».
À la dispersion et la subjectivité s’ajoute le caractère inconscient d’une partie de la connaissance humaine. Dans L’Ordre sensoriel, il affirme que le vaste système de classement réalisé par les connexions neuronales nous échappe forcément et que « nous ne réussirons jamais à expliquer complètement aucun acte mental particulier52Ibid., p. 55. ». Parce qu’il s’intéresse à l’action comme vecteur d’adaptation – ici encore comme chez Ashby et Beer – Hayek insiste sur la dose de connaissance inconsciente inhérente à la plupart des actions humaines ou animales : « L’homme a agi avant qu’il ne pensât, et non pas compris avant d’agir. » Comprendre, explique-t-il, c’est « répondre à l’environnement avec un schéma d’actions qui aident à subsister »53F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 85.. Ces schémas d’actions ou ces règles de conduite sont souvent inconscients comme en témoignent les capacités langagières des enfants – ils parlent sans connaître les règles de grammaire –, l’habileté du joueur de billard – dont le coup relève d’une intelligence corporelle qui exigerait, pour être consciente, de résoudre une montagne d’équations en un temps trop court – ou encore l’existence de cultures animales – les animaux possèdent un sens du territoire, de la propriété, des règles, qu’il ne faut pas prendre métaphoriquement mais comme des aspects révélateurs de leurs stratégies évolutives54Ibid., p. 194-195.. Hayek insiste pour ne pas qualifier cette inconscience en un sens péjoratif : elle est au contraire un avantage évolutif qui nous permet de résoudre toutes sortes de problèmes sans avoir recours à la raison consciente. Parce que la connaissance est dispersée, subjective et souvent inconsciente, le première chose à reconnaître est donc « l’ignorance nécessaire et irrémédiable où se trouve tout le monde55Ibid., p. 76. ».
Cette modestie apparente ne doit pas cacher l’aspect profondément polémique de sa conception du savoir. Hayek n’a pas de mots assez durs pour la « présomption fatale » qui consiste à donner trop de pouvoir à la raison et à la science. À la tradition « constructiviste » selon laquelle la raison est la clé de voûte de la morale et de la politique s’oppose donc une tradition « évolutionniste » et libérale selon laquelle l’action et les stratégies adaptatives, souvent inconscientes, parfois irrationnelles, sont le point de départ de toute explication. C’est Descartes qui serait à l’origine du constructivisme moderne par son rejet de la tradition conçue comme « simple opinion au profit de pensées claires et distinctes pour fonder la morale56Ibid., p. 70-73. », suivi de près par Hobbes et Rousseau chez qui un contrat éclairé par la raison doit fonder la vie politique. Pour Hayek, voilà qui relève d’un mode de raisonnement primitif qui veut voir un esprit pensant derrière toute entité et toute action : de même que cet animisme est faux dans le cas des objets inertes, il est faux concernant les sujets humains et les sociétés. Finalement, selon Hayek, le rationalisme constructiviste est donc ironiquement l’ultime forme de la superstition, qui se prolonge au XXe siècle :
Une époque de superstition est celle où les gens imaginent qu’ils en savent plus qu’ils n’en savent en réalité. En ce sens, le XXe siècle aura été certainement exceptionnellement riche en superstitions, et la cause en est une surestimation de ce que la science a accompli – non pas dans le champ des phénomènes rela – tivement simples où elle a certes été extraordinairement efficace, mais dans le domaine des phénomènes complexes ; car, dans ces derniers, l’application des techniques qui ont bien réussi essentiellement dans les phénomènes simples, s’est révélée très trompeuse. L’ironie de la chose est que ces superstitions sont en grande partie sorties de notre héritage de l’âge de la Raison, cet ennemi infa – tigable de tout ce qu’il considérait comme des superstitions57Ibid., p. 924..
L’aveu d’ignorance impliqué par la reconnaissance de la complexité est donc une machine de guerre théorique contre les adversaires philosophiques et politiques de Hayek. Certains commentateurs ont parlé à ce propos d’un « argument épistémologique contre le socialisme58N. Pleasants, cité par A. Bouraoui, « Hayek, l’“ordre spontané” et la complexité », art. cit., p. 1351. » : aux aspects cognitifs de la complexité sont liés des aspects politiques qu’il nous faut examiner à présent.
La complexité et l’ordre spontané
Le nœud argumentatif qui relie l’épistémologie de la connaissance diffuse et les questions politiques est bien connu et Hayek le formulait déjà en 1933 dans son article « Économie et connaissance » pour attaquer le calcul socialiste : « la combinaison de fragments de connaissance dispersés dans différents cerveaux individuels peut amener à des résultats qui, s’ils devaient être recherchés délibérément, exigerait un niveau de connaissance impossible à atteindre par l’esprit dirigeant59F. Hayek, « Économie et connaissance », art. cit., p. 133.. » De même qu’un individu n’a pas conscience de toutes les règles qui le guident et de son propre savoir tacite, de même il est impossible à un dirigeant de synthétiser par un plan tout le savoir nécessaire à la production d’un ordre économique global. Pour autant, Hayek ne défend pas le désordre : il suggère plutôt l’existence d’une autre catégorie d’ordre, issue de l’évolution inconsciente et de la pratique plutôt que des décisions rationnelles. D’un côté, il y aurait l’ordre comme taxis, l’ordre aménagé, l’ordre de bataille, souvent hiérarchique, fruit d’une série de règles explicites et de décisions qui visent à organiser le réel dans ses moindres détails. De l’autre, il y aurait l’ordre comme kosmos, un ordre spontané issu de la pratique et de règles tacites, immanentes (d’un nomos) plutôt que d’une connaissance surplombante.
Durant le XIXe siècle, ce sont l’économie et la biologie qui se sont intéressées aux ordres spontanés mais elles ont été renforcées au XXe siècle par la physique qui, sous le nom de cybernétique, s’est penchée sur les systèmes auto-organisés60F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 123.. Ce qui inspire Hayek dans la référence cybernétique, c’est la simplicité du modèle de l’action en vue d’un but qu’elle propose : au lieu de décrire analytiquement les détails qui mènent de la conception d’une action à sa réalisation – par exemple l’activation de tous les muscles qu’il faut pour se saisir d’un objet – il explique qu’il suffit de se donner un but et de réduire la différence entre l’état à un instant t et le but recherché par rétroaction61F. Hayek, L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 115.. Par conséquent, tant qu’une entité possède un but, il est facile d’imaginer qu’elle apprenne au gré des circonstances les meilleurs moyens pour l’atteindre. C’est ce « processus d’exploration où chacun examine comment les faits dont il a connaissance pourraient servir à ses projets », fait de « fausses pistes » et de « moyens efficaces », qui constitue l’ordre spontané du marché62F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 326. – ce que l’on appellerait aujourd’hui en intelligence artificielle un apprentis – sage par renforcement.
En plus du feedback, la cybernétique comprenait la possibilité d’une auto-organisation grâce à la circulation d’informations : pour Hayek, ce sont les prix de marché qui jouent le rôle de « mécanismes de communication de l’information63F. Hayek, Droit, législation et liberté, cité par H. Bensussan, Contrôler la coordination marchande : quatre études sur le rôle des technologies de l’information dans la construction des marchés, thèse de doctorat soutenue en 2023 sous la direction de C. Durand, disponible en ligne. ». Les prix sont des indicateurs de ce qui peut ou doit être fait dans des situations particulières : des prix bas peuvent par exemple informer sur des procédés techniques nouveaux et, plus largement, sur l’état global de l’économie. Autrement dit, « la concurrence opère comme une procédure de découverte64F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 549. » qui permet à chacun d’opérer des choix en fonction de l’information contenue dans les prix. L’ordre particulier produit par le marché est nommé « catallaxie », qui provient du grec Katallattein signifiant « échanger », « admettre dans la communauté », « faire d’un ennemi un ami » et que Hayek définit comme « l’ordre engendré par l’ajustement mutuel de nombreuses économies individuelles sur un marché »65Ibid., p. 532.. Autrement dit, ce qu’un planificateur ne peut pas faire à l’aide de calculs rationnels compliqués – calculer l’allocation des ressources ou déterminer les prix optimaux – le marché peut le faire par son fonctionnement quotidien. Et ainsi, comme l’explique Jean-Pierre Dupuy,
les rôles s’inverseraient : ce ne seraient plus les mathématiques qui viendraient au secours de l’économie politique, mais l’économie politique qui viendrait au secours des mathématiques. En d’autres termes, si l’on pouvait réellement connaître toutes ces équations, le seul moyen pour les résoudre qui soit acces – sible aux pouvoirs de l’homme serait d’observer la solution pratique qui leur est donnée par le marché66J.-P. Dupuy, Aux origines des sciences cognitives, op. cit., p. 153..
On retrouve ici le rapport au modèle constitutif des phénomènes complexes abordés par la cybernétique : ils sont à eux-mêmes leurs meilleurs modèles. Cela fait aussi écho à Beer observant les vagues en songeant qu’un ordinateur ne pourrait jamais calculer leur mouvement : et pourtant, écrivait-il, elles continuent de déferler et les calculs qui semblaient si complexes à un esprit conscient sont réalisés en toute simplicité par le réel. Ce dernier peut donc être conçu comme un type d’ordinateur dont les calculs sont encore mal compris. Le marché semble fonctionner de cette manière selon Hayek, réalisant dans les moindres détails par la concurrence, la liberté individuelle et le système des prix, ce qu’aucun planificateur ne pourrait prévoir. Face à cela, l’économiste polonais Oskar Lange, fervent protagoniste du débat sur le calcul socialiste dès les années 1930, reformule en 1967 ses arguments au vu des développements de la technologie informatique. L’ordinateur fournit selon lui un modèle plus rapide et efficace que le marché, raison pour laquelle l’ordre construit est appelé à l’emporter sur l’ordre spontané à condition de se servir des ordinateurs :
L’ordinateur a l’avantage incontestable d’une plus grande rapidité. Le marché est un servomécanisme lourd et lent. Son processus d’itération fonctionne avec des décalages temporels et des oscillations considérables et peut ne pas être convergent du tout67O. Lange, cité par H. Bensussan, Contrôler la coordination marchande, op. cit., p. 79 : « The computer has the undoubted advantage of much greater speed. The market is a cumbersome and slow-working servomechanism. Its iteration process operates with considerable time-lags and oscillations and may not be convergent at all. ».
Cet argument technique témoigne selon Hayek d’un « enthousiasme naïf suscité par les ordinateurs », qu’il balaye sur la base de sa psychologie de la connaissance : « Si grand que soit leur pouvoir de digérer les faits dont on les alimente, ils [les ordinateurs] ne nous aident point à nous assurer de la réalité de ces faits68F. Hayek, Rules and Order, cité par H. Bensussan, Contrôler la coordination marchande, op. cit., p. 79.. » Autrement dit, les « faits » que traitent l’ordinateur dépendent toujours d’individus, qu’il s’agisse des programmeurs ou des personnes à propos desquelles des données sont recueillies, et sont donc toujours soumis à une subjectivité capable d’interprétation ou de falsification. Finalement, concernant l’ordre, une première conclusion simpliste tirée par Hayek relie directement la spontanéité de l’ordre à l’ignorance et au hasard :
Nous n’avons jamais inventé notre système économique ; nous n’étions pas assez intelligents pour le faire. Nous sommes tombés dessus par hasard et il nous a portés à des hauteurs jamais imaginées69F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 900..
De l’ordre au pouvoir
La spontanéité des marchés permet à Hayek de réduire la nécessité de l’interventionnisme étatique. Face à l’auto-organisation, il faudrait accepter un degré de maîtrise inférieur : « Nous ne pourrions rien y changer sans contrarier – et dans la même mesure empêcher d’agir – les forces qui produisent l’ordre spontané70Ibid., p. 132.. » Voilà qui ouvre sur des questions cruciales : quelles sont ces « forces » qui produisent l’ordre spontané ? S’il est possible de les « empêcher d’agir », n’est-il pas aussi possible de les maîtriser ? Et quel est le rôle du gouvernement s’il ne doit pas intervenir sur l’ordre spontané ? L’enjeu du pouvoir politique chez Hayek, à l’instar de la tradition libérale, se déplace du côté des conditions de possibilité de l’ordre spontané. Sa conception de l’ordre délivre à la fois moins de pouvoir au gouvernement – car il devient impossible de tout maîtriser dans les détails – et plus de pouvoir – car il est possible de créer des ordres complexes moyennant la maîtrise des « forces ordonnatrices spontanées71Ibid., p. 132. ». Hayek explique cela en donnant l’exemple du cristal :
Il y a dans le monde matériel de nombreux exemples d’ordres complexes que nous ne pourrions réaliser qu’en nous assurant la maîtrise des forces qui abou – tissent à leur formation, et jamais en plaçant délibérément chaque élément dans la position appropriée. Nous ne pouvons jamais produire un cristal, ou un composé organique complexe en plaçant chaque atome dans une position telle que l’ensemble forme l’encastrement typique du cristal […] Mais nous pouvons créer les conditions dans lesquelles ils se disposeront eux-mêmes de cette façon72Ibid., p. 129..
Voilà qui semble déjà moins naïf que la notion d’« anticontrôle » chez Pickering : le contrôle ne disparaît pas, il ne fait que se déplacer des éléments d’un ordre vers ses conditions de possibilité et la « maîtrise de forces qui aboutissent à leurs formation ». Quelles sont ces forces, et que signifie leur maîtrise ? L’une d’entre elles est la recherche par chaque individu de la survie et de l’adaptation par croissance vers une « puissance supérieure73Ibid., p. 89. ». À ce présupposé biologique s’ajoute la liberté économique individuelle seule à même de réaliser les choix économiques optimaux. On retrouve chez Hayek une tension interne à la liberté qui explique une partie du rôle du gouvernement : « La liberté a été rendue possible par le développement graduel de la discipline de civilisation, qui est en même temps une discipline de liberté » ; autrement dit, « nous devons notre liberté aux bornes de la liberté »74Ibid., p. 898. C’est Hayek qui souligne.. La liberté n’est pas l’absence de bornes, elle est un jeu, une tension avec les bornes qui lui donnent un sens. Les principales bornes à la liberté individuelle sont la liberté d’autrui, le respect des contrats et la propriété privée. Une autre définition de la catallaxie est d’ailleurs « l’espèce particulière d’ordre spontané produit par le marché à travers les actes de gens qui se conforment aux règles juridiques concernant la propriété, les dommages et les contrats75Ibid., p. 532. ». Ces conditions de l’ordre sont parfois appelées aussi par Hayek des« règles de justes conduites » qui émanent des us et coutumes de toute communauté humaine ou animale. L’une des principales régularités dans les sociétés modernes vient aussi du fait que la plupart des gens travaillent pour se procurer un revenu et qu’ils doivent travailler plus pour gagner plus76Ibid., p. 137.. Cependant, ces règles ne garantissent pas forcément l’aspect « bienfaisant » de l’ordre en question : il faut donc leur ajouter une dimension normative issue de décisions volontaires. En fait, leur statut reste constamment ambigu chez Hayek. Tantôt elles sont présentées comme tacites, inconscientes, immanentes au corps social et antidote à tout volontarisme politico – juridique ; tantôt, elles apparaissent comme le fruit de décisions délibérées. Cette ambiguïté est perçue et assumée par l’économiste : « Il est possible qu’un ordre qui doit pourtant être désigné comme spontané repose sur des règles résultant entière – ment d’un dessein délibéré77Ibid., p. 138.. » Ici intervient donc le gouvernement comme action sur les conditions de possibilité : « Ce qui dépend vraiment du gouvernement, ce sont les conditions dans lesquelles il est possible d’avoir un fonctionnement sans heurts des échanges de services entre les innombrables individus et groupes organisés78Ibid., p. 297.. »
Afin de résoudre cette contradiction apparente, Hayek donne un statut aux règles explicites et autres « desseins délibérés » au sein de l’action gouvernementale. Ce n’est pas parce que la plupart de nos actions et des règles qui les guident sont tacites, dispersées et inconscientes que les actions conscientes et volontaires n’existent pas et devraient être éradiquées : il faut simplement les remettre à leur place et les borner correctement. Le gouvernement est ainsi pensé comme une organisation entièrement rationnelle à l’action limitée dont le but conscient est de borner à son tour la liberté individuelle en sanctionnant ses excès et en faisant respecter la propriété privée. Le droit public doit se borner à sanctionner le droit privé : Hayek fustige ainsi le « social » compris comme une extension du droit public visant à absorber le droit privé, la législation venant se substituer aux « règles de bonnes conduites », ce qui « déclenche une transformation progressive de l’ordre spontané de la société en une organisation79Ibid., p. 319. ». L’action volontaire et consciente ne peut exister que si elle est limitative – plutôt que de tout prescrire dans les détails, elle pose les limites de la liberté – et elle-même limitée. Pour garantir cette limitation des pouvoirs législatifs et exécutifs, Hayek propose l’outil constitutionnel, lequel doit définir les bornes de l’action du gouvernement et de « l’assemblée légiférante » : tout en énonçant les droits économiques fondamentaux qui permettent la formation des ordres spontanés, une constitution doit surtout limiter les prérogatives du pouvoir politique80Ibid., p. 303-304.. Double limitation, donc : le gouvernement limite la liberté individuelle à celle d’autrui en faisant respecter les règles de droit commun, et la constitution limite l’action du gouvernement. Ces aspects ont été parfaitement décryptés par Chamayou dans La Société ingouvernable sur les plans politiques et juridiques. En limitant le rôle de la politique, notamment des corps élus démocratiquement, Hayek assume qu’il est parfois préférable d’opter pour un régime autoritaire libéral, comme celui de Pinochet au Chili, plutôt que pour un régime démocratique
« totalitaire » qui s’immisce dans l’ordre économique81Voir F. Hayek, cité par P. Jensen, Deep Earnings, op. cit., p. 76 : « Je n’ai pas réussi à trouver une seule personne […] qui n’était pas d’accord pour dire que la liberté personnelle était beaucoup plus grande sous Pinochet qu’elle ne l’avait été sous Allende. ».
Au rôle limitatif du gouvernement, qui désigne tout simplement sa « fonction coercitive », s’ajoute également un aspect plus positif, une sorte de veille logistique que Hayek appelle « fonction de service » :
Cette fonction particulière du gouvernement est quelque chose de comparable au service d’entretien d’une usine ; son objet n’est pas de produire des services particuliers ou des produits que consommeront les citoyens, mais plutôt de veil – ler à ce que la machinerie qui règle la production de ces biens et services soit maintenue en bon état de marche82F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 141..
Maintenir l’ordre et veiller au bon fonctionnement des infrastructures, voilà donc les deux missions d’un gouvernement selon Hayek, qui encadrent techni – quement et par la force le bon déroulement de la catallaxie. En outre, toutes les mesures prises par le gouvernement doivent respecter une sorte de présomption d’ignorance afin de s’appliquer également à tous : « C’est seulement parce que nous ne pouvons prédire le résultat effectif de l’adoption d’une règle déterminée, que nous ne pouvons admettre l’hypothèse qu’elle augmentera les chances de tous également83Ibid., p. 328. Ici, Hayek offre un raisonnement qui pourrait être rapproché du « voile d’ignorance » qui a fait la fortune de John Rawls. Il y aurait néanmoins une critique interne à en faire chez Hayek puisque lui-même définit un ordre comme « un état de choses dans lequel une multiplicité d’éléments de nature différente sont en un tel rapport les uns aux autres que nous puis – sions apprendre, en connaissant certaines composantes spatiales ou temporelles de l’ensemble, à former des pronostics corrects concernant le reste » (Droit, législation et liberté, op. cit., p. 121). Si l’on suppose l’existence d’un ordre spontané que le gouvernement ne doit surtout pas détruire, comment serait-il possible pour ce dernier de ne pas « former des pronostics corrects » sur les conséquences de ses mesures, même s’ils demeurent incomplets ? À moins de transformer le voile d’ignorance en œillères, il me semble que l’imprévisibilité des mesures proposée par Hayek est tout à fait illusoire et est à mettre sur le compte des mystifications propres au libéralisme.. » Gouverner implique de s’accorder sur une procédure plutôt que sur des résultats. Hayek donne pour exemple le tirage au sort à travers une citation biblique du Livre des Proverbes : « Tirer au sort met fin aux disputes, et départage les puissants84Ibid.. » Ici encore, l’ignorance n’est pas une limite mais une méthode, un trait nécessaire et positif du gouvernement : c’est seulement lorsqu’on ne connaît pas les effets précis d’une mesure que l’on peut garantir son impartialité.
Contre des marxistes qui voudraient réaliser les idéaux égalitaires de la Révolution française, Hayek maintient la nécessité d’en rester à l’abstraction car c’est le seul moyen de faire valoir l’égalité. Toute intervention concrète est au contraire soupçonnée de distordre la concurrence et l’ordre spontané en bénéficiant à certaines parties de la population seulement. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’intérêt de s’en tenir aux conditions de possibilité de l’ordre plutôt qu’à sa réalisation concrète : par leur abstraction et leur généralité, ces conditions garantissent l’universalité de la loi. Que les individus appliquent ensuite les lois à la lumière de leur situation particulière et qu’ils en tirent parti de manière inégale est tout à fait naturel selon Hayek : l’inégalité concrète est nécessaire et n’a rien de problématique. Ce qui importe, selon une formule de l’ordo-libéral Wilhem Röpke reprise par Foucault, c’est que « l’inégalité » soit « la même pour tous »85W. Röpke, cité par M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., 148.. Tout est dans l’acrobatie métaphysique qui consiste à isoler un niveau de généralité abstrait où les lois et les « conditions de possibilité » sont absolument égales car imprévisibles dans leurs effets concrets tandis que l’inégalité est naturelle et nécessaire à un niveau singulier. Fervent pourfendeur de la notion de « justice sociale », qui est toujours une manière d’avantager un groupe social par rapport à un autre, Hayek estime que la justice réside seulement dans le fait que les lois et les transactions entre individus soient appliquées loyalement – peu importe le résultat qui peut sembler injuste par moments (il donne l’exemple des faibles rémunérations du travail par rapport à celles du capital)86F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 315..
Gouverner les milieux
L’abstraction des règles et leur généralité n’est pas le seul attribut de l’action gouvernementale : quoiqu’elle semble se refuser à agir directement sur les actions individuelles, elle possède aussi un aspect très concret. Agir sur les conditions de l’ordre d’une manière qui s’applique le plus largement possible en laissant libres les individus rend l’action gouvernementale attentive d’une part au cadre, au milieu dans lesquels évoluent les individus, d’autre part aux règles qui régissent leurs comportements. « Les “forces ordonnatrices” dont on peut faire usage », écrit Hayek, « sont les règles qui gouvernent le comportement des éléments qui forment les ordres. Elles déterminent comment chaque élément va répondre à des circons – tances particulières qui agissent sur lui de manière à ce qu’il en résulte un modèle général87F. Hayek, « Kinds of Orders in Society », cité par M. Hancock, « Spontaneity and Control », art. cit., voir note 62 : « The “ordering forces” of which we can make use in such instances are the rules governing the behavior of the elements of which the orders are formed. They determine that each element will respond to the particular circumstances which act on it in a manner which will result in an overall pattern. ». » Voilà qui définit une double orientation à la fois macropolitique – il s’agit d’aménager des milieux, des territoires, des « circonstances » – et micropolitique – puisque cet aménagement doit faire fond sur une connaissance des règles du comportement, soit le milieu psychologique des individus, qui permettent de comprendre comment ils réagissent à tel ou tel environnement. Cette double perspective a été largement mise en lumière par Foucault dans Naissance de la biopolitique et elle se révèle congruente avec les limites de l’auto-organisation cybernétique examinées plus haut. Ces limites incitaient en effet des auteurs comme Ashby et von Foerster à prendre davantage en compte l’environnement des systèmes observés dans la mesure où ces derniers ne sont jamais réellement autonomes sur les plans énergétiques et comportementaux, d’où la formule synthétique d’Ashby qui insistait sur l’importance d’une « “psychologie” de l’environnement88Voir la citation plus complète que nous avons donnée au chapitre 4 (p. 173, note 1). ».
Plutôt que de contrôler les actions individuelles, Hayek proposait également de s’intéresser aux milieux, proche en cela de la tradition ordolibérale de l’école de Fribourg suivant laquelle l’État doit installer un cadre propice au marché. Dans Naissance de la biopolitique, détaillant la doctrine de l’économiste ordolibéral Walter Eucken, Foucault insiste sur ces « actions ordonnatrices » nécessaires pour agir sur le cadre général dans lequel des mécanismes de marché pourront prendre place « spontanément ». Citant l’exemple de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, il rappelle quelques-unes de ces actions sans lesquelles son secteur agricole serait resté à l’écart de la concurrence : il fallut agir sur la population rurale (trop nombreuse), les règles juridiques, l’allocation des sols, mais aussi « au niveau des techniques » (outillage, perfectionnement, engrais, etc.). Eucken faisait même l’hypothèse qu’il faille aller jusqu’à intervenir sur le « climat89M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 146. Dans les notes du cours, Foucault donne cette citation de Eucken : « Même le climat d’un pays peut être modifié par l’intervention humaine » (note 42, p. 161). Sur cet aspect, on peut renvoyer plus largement aux pages 120-147 de l’ouvrage de Foucault. ». Pour que de la spontanéité « marchande » apparaisse, il faut créer des marchés, opération qui n’a elle-même rien de spontané. De son côté, comme exemple de ce qu’il entend par « force ordonnatrice de l’ordre spontané », Hayek propose seulement l’image d’un aimant qui polarise de la limaille de fer :
Chaque filament de fer, par exemple, qui est magnétisé par un aimant situé sous la feuille de papier sur laquelle nous les avons versés, agira et réagira à tous les autres de telle sorte qu’ils se disposeront en une figure caractéristique dont nous pouvons prédire la forme générale, mais non les détails90F. Hayek, « Kinds of Orders in Society », cité par M. Hancock, « Spontaneity and Control », art. cit., voir note 62 : « Each of the iron filings, for instance, which are magnetized by a magnet under the sheet of paper on which we have poured them will so act on and react to all the others that they will arrange themselves in a characteristic figure of which we can predict the general shape but not the detail. ».
Dans La Société ingouvernable, Grégoire Chamayou décrypte également plusieurs stratégies néolibérales d’intervention sur le cadre général des actions économiques. La plus brutale passe par l’instauration d’une dictature comme ce fut le cas au Chili, après Allende, où le général Pinochet reçut le soutien de Hayek et des Chicago Boys pour construire sa politique économique. La « Blitz-thérapie » imaginée par Ashby à l’échelle d’un individu – souvenez-vous : électrochocs sur un patient sous hypnose et sous LSD – trouve peut-être avec Pinochet un équivalent politique – coup d’État, tortures, assassinats et, par-dessus le marché, néolibéral. En 1980, la junte militaire au pouvoir adopte la « Constitución de la Libertad », reprenant littéralement le titre du livre de Hayek paru en 196091Sur cet aspect, nous ne pouvons que renvoyer au chapitre 23 de La Société ingouvernable, « Hayek au Chili », op. cit., p. 215-224.. De même que l’aimant polarise l’ensemble des brins de fer en vue de créer un ordre global sans se soucier des détails, la dictature permet de mettre au pas la société civile et d’y instaurer le règne du marché. Au-delà de son application brutale et dictatoriale, Chamayou décrypte également l’outil constitutionnel proposé par Hayek afin de « détrôner la politique » et « limiter la démocratie » : une bonne constitution doit limiter les prérogatives du gouvernement, trop poreux, juge Hayek, aux « revendications populaires », en stipulant par exemple que « toute intervention sur le marché pour corriger la répartition des revenus deviendra impossible »92F. Hayek, cité par G. Chamayou, La Société ingouvernable, op. cit., p. 238. Ce dernier cite également l’économiste P. Sammuelson qui avait repéré la même tendance chez les conservateurs de son temps : « Si l’on ne peut pas faire confiance à la démocratie, il n’y a qu’à inscrire une fois pour toutes dans la Constitution que le capitalisme doit être la loi du pays. ». Autre voie, plus pernicieuse encore : le levier financier. Au cours des années 1970 et 1980, les gouvernements commencent à dépendre du financement des marchés privés dont les évaluations deviennent capitales. Telle était, d’après Bernard Manin cité par Chamayou, « la solution globale à la crise de la gouvernabilité : la règle du marché93B. Manin, cité par G. Chamayou, La Société ingouvernable, op. cit., p. 241. La crise en question fait référence à la crise de gouvernabilité des démocraties analysée dans un rapport de la Trilatérale en 1975, intitulé La Crise de la démocratie, rapport sur la gouvernabilité des démocraties, et analysé par Chamayou dans son chapitre 22, « crise de gouvernabilité des démocraties », p. 205-214. ». L’action du gouvernement est d’autant plus limitée par les marchés financiers que les acteurs qui y sont les plus puissants sont généralement parmi ceux qui souhaitent voir le gouvernement réserver ses moyens à des objectifs précis et minimaux plutôt qu’à la redistribution des richesses.
Nous voici donc devant un paradoxe : le marché (financier) constitue une solu – tion pour ne pas toucher à l’ordre spontané des marchés (économiques). Comme l’explique encore Manin, cité et commenté par Chamayou :
Une des innovations majeures du néolibéralisme, précisait Manin, a été de concevoir le marché comme une technologie politique : non plus simplement « comme ce qui réalise l’allocation optimale des ressources » dans la sphère réputée autonome de l’économie, mais comme un « principe politique, comme principe d’ordre et de gouvernabilité ». Le marché, ce n’était plus seulement ce sur quoi la politique ne doit pas empiéter, mais aussi ce à quoi elle devait dorénavant se subordonner. Le marché passant ainsi, pour la politique gouvernementale, du statut d’objet-limite à celui de sujet limitatif de son action94Ibid., p. 241..
Analysant le même phénomène, Foucault évoquait le renversement de la formule libérale d’un « marché sous surveillance de l’État » vers un « État sous surveillance du marché95M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 120. ». On complète ainsi la généalogie de la cybernétique proposée par Beniger et examinée au chapitre 2 : moins qu’une description de l’ordre autonome marchand, la cybernétique s’avère plutôt l’apogée des multiples dispositifs de contrôle de l’activité économique par les technologies de l’information, depuis l’entreprise jusqu’à l’État et les marchés financiers. En reprenant la distinction forgée par Hannah Bensussan dans une thèse récente sur le contrôle de l’économie, on peut estimer que Hayek mettait surtout en avant une « cybernétique marchande » quand Beniger s’intéressait à une « cybernétique technologique96H. Bensussan, Contrôler la coordination marchande, op. cit., p. 62-73. ». Comme nous l’avons montré dans le chapitre 3, la « cybernétique technologique » de Beniger décrit l’ensemble des « technologies du contrôle » qui sont autant d’armes politiques dans la lutte des classes. Avec l’éclairage de Chamayou, il nous semble que cette « cybernétique technologique » doit donc être perçue comme une « technologie politique » dont les marchés financiers sont l’une des formes les plus abouties – une grande partie de leur « efficacité » réside d’ailleurs dans la vitesse de transmission d’informations qu’ils parviennent à mettre en œuvre. Même si Hayek n’est pas naïf sur l’existence de conditions de possibilité du marché, il a largement ignoré l’importance des technologies de l’information et du contrôle dans la formation de l’ordre marchand, sans doute parce qu’elles allaient en partie contre l’idée générale de la main invisible, comme Beniger n’a cessé de le répéter97Dans le chapitre 2, nous expliquions notamment toute la dette que Beniger reconnaissait envers Chandler et l’idée d’une « main visible » des managers qu’il étend à l’ensemble des technologies du contrôle pour montrer à quel point « l’économie américaine était devenue un systeme nettement plus intentionnel (purposive) pendant ces années-là [à la fin du XIXe siècle] ». Cf. J. Beniger, The Control Revolution, op. cit., p. vii..
Finalement, on peut donc se demander si les mécanismes de contrôle ne sont pas démultipliés plutôt que réduits au minimum. D’une part, si elle s’économise une pla – nification « dans les moindres détails », la doctrine néolibérale veut malgré tout inter – venir sur le cadre : rien ne nous dit que cette opération ne soit pas plus compliquée et d’une ampleur plus grande que la première – en témoigne l’exemple de l’intervention sur le « climat » imaginée par Eucken. Cadre politique, juridique, institutionnel mais également environnement physique, population, idéologie : où s’arrête le « cadre » et où commence « l’ordre spontané » ? D’autre part, comme Beniger le notait en parlant d’un ironic twist des technologies du contrôle, il faudra toujours contrôler les flux d’informations générés pour contrôler l’économie, tout comme il faut contrôler le gouvernement par un ensemble de technologies politiques visant à le « détrôner » selon la formule de Hayek. Voilà qui ne fait que conjurer ou occulter toujours davantage le lieu de la souveraineté derrière des mécanismes qui font mine de la dissoudre.
Micropolitique du pouvoir
À une autre « échelle de pouvoir », Chamayou expose une stratégie néolibérale de gouvernement qui passe cette fois par l’intérêt individuel afin de réaliser des réformes impossibles à faire passer à l’échelle macropolitique. Il décrit ainsi une
« micropolitique de la privatisation » théorisée notamment par l’Écossais Duncan Madsen Pirie et son « groupe de Saint Andrews », dont Hayek est une figure tuté – laire. Pirie définit la microcropolitique comme
l’art de générer des circonstances dans lesquelles les individus seront motivés à préférer et à embrasser l’alternative de l’offre privée, et dans lesquelles les gens prendront individuellement et volontairement des décisions dont l’effet cumulatif sera de faire advenir l’état de choses désiré.
Chamayou commente :
1° La micropolitique est un art, une technologie politique. 2° Son but : la privati – sation. 3° Son objet : les choix individuels, à réorienter. 4° Son principal moyen : ni la persuasion par le discours, ni la contrainte par la force, mais une ingénierie sociale qui reconfigure les situations de choix par des mécanismes d’incitations économiques. 5° Sa ruse (que l’on pourrait baptiser, en hommage à Adam Smith, « la manipulation invisible ») : faire en sorte que des micro-choix individuels tra – vaillent involontairement à faire advenir en détail un ordre social que la plupart des gens n’auraient sans doute pas choisi s’il leur avait été présenté en gros98 G. Chamayou, La Société ingouvernable, op. cit., p. 249. Concernant le rapport à Hayek, Pirie écrit, parlant des mouvements révolutionnaires de la fin des années 1960, que « leurs dieux étaient Karl Marx, Che Guevara et Herbert Marcuse ; les nôtres étaient Friedrich Hayek, Karl Popper et Milton Friedman. […] Voilà tout, en fait, sauf que c’est nous qui avons gagné »..
Par exemple, pour privatiser le domaine des transports, nul besoin de réaliser une grande réforme systémique, trop visible et trop contestable : il convient plutôt, selon Pirie, de « laisser l’offre publique intacte, tout en développant une alternative à ses côtés dans le secteur privé99M. Pirie, cité par G. Chamayou, ibid., p. 254. » et de laisser aux gens le choix qui, de proche en proche, finira par rendre caduc le service public. Chamayou appelle cette méthode « la politique du capricorne : nul besoin de tailler les poutres à la hache quand, tapies dans le bois, mille petites gueules rongent inexorablement la charpente100Ibid., p. 255. ».
L’image est bien choisie tant les « animaux collectifs » comme les fourmis, termites ou autres abeilles sont importants dans l’imaginaire libéral101Sur un lien entre cybernétique, néolibéralisme et modèles d’intelligence collective basés sur l’observation des animaux sociaux, on peut se référer aussi à mon article « Des Fourmis et des Hommes », disponible en ligne sur Lundi Matin.. Surtout, et pour en revenir à la cybernétique, il semble que cette « technologie politique » de la privatisation décrite par Pirie et Chamayou fait également écho à l’orientation connexionniste dans les sciences cognitives et les technologies de l’information. Comme on l’a déjà vu, par opposition au cognitivisme un temps dominant, le connexionnisme est souvent considéré comme la postérité du courant cybernétique. En analysant l’interpénétration réciproque entre les théories néolibérales de Hayek et les débuts du connexionnisme, on peut faire jouer la notion de « technologie politique » en sens inverse : non plus au sens d’une technique permettant d’obtenir des résultats dans la sphère politique, mais plutôt au sens où des notions politiques ont aidé à la conception des technologies connexionnistes si importantes de nos jours.
Hayek et le connexionnisme
Plusieurs travaux récents ont montré la proximité entre la pensée de Hayek et le courant connexionniste. Dans Deep Earnings, le chercheur Pablo Jensen soutient que « le néolibéralisme » peut être situé « au cœur des réseaux de neurones »102P. Jensen, op. cit.. Parallèlement et avec une approche légèrement différente, le critique marxiste Matteo Pasquinelli écrit aussi que « ce n’était pas un cybernéticien mais un économiste néolibéral qui a fourni le traité le plus systématique sur le connexionnisme, ou, comme on l’appellera plus tard, le paradigme des réseaux de neurones artificiels1033. M. Pasquinelli, « How to make a class ? Hayek’s Neoliberalism and the Origins of Connectionism », Qui Parle, 2021, 30 (1). Repris dans M. Pasquinelli, The Eye of The Master, op. cit., p. 89-108. ». L’économiste en question n’est autre que Friedrich Hayek, acteur central dans les analyses de Jensen et Pasquinelli. Les deux mettent en avant le fait que L’Ordre sensoriel, l’ouvrage de psychologie théorique publié par Hayek en 1952, est cité comme l’une des principales sources de l’ingénieur Frank Rosenblatt, inventeur du « Perceptron », considéré comme la première machine connexionniste. Qui était Rosenblatt ? Psychologue de l’université de Cornell, ses travaux sur le Perceptron furent financés par l’Office de la recherche navale (ONR) dans les années 1950, puis par la National Science Fondation à partir de 1962. Dans un rapport de 1958 pour l’ONR, il attaque le paradigme logique et booléen qui ne permet pas de comprendre les opérations de l’intelligence humaine : reprenant les travaux de von Neumann et Ashby104F. Rosenblatt, « The Perceptron : a probabilistic model for information storage and organization in the brain », Psychological Review, vol. 65, n° 6, 1958, p. 387 (disponible en ligne, consulté le 24 juin 2024)., p. 387-388. sur l’auto-organisation ou encore les intuitions de la Gestalt Theory sur la perception globale des patterns, il veut montrer comment s’effectue la « reconnaissance de formes », à partir d’une multitude de composantes connectées en parallèle et potentiellement défaillantes, plutôt que d’une série d’instructions logiques certaines mais peu crédibles pour mimer le fonctionnement du cerveau.
En plus de l’inspiration théorique venant de la cybernétique, « l’innovation de Rosenblatt […] fut d’appliquer la technique statistique de l’analyse multidimensionnelle (qui avait dominé la psychologie américaine des années 1950), à la reconnaissance d’images. Cette technique a défini depuis lors le modèle logique au cœur du machine learning105Ibid., p. 194. Ce point mériterait de plus amples développements mais il suffit de dire ici que l’analyse multidimensionnelle a permis à Rosenblatt de rapporter les images non plus seulement à une succession de points sur un espace à deux dimensions mais à des vecteurs dans des matrices statistiques à dimensions multiples, de même que les larges modèles du langage actuels associent à chaque mot une matrice dont les dimensions sont constituées de la distance avec tous les autres mots. Ce qui importe est le basculement d’une logique booléenne à une logique statistique et spatiale. », écrit Pasquinelli. Ces techniques appliquées à la reconnaissance de formes, Rosenblatt les avait utilisées dès sa thèse de doctorat, à travers l’étude statistique des traits de personnalité et d’intelligence qui reposait sur la psychométrie, dans la lignée des tentatives de Alfred Binet et Charles Spearman pour mesurer l’intelligence à partir d’une norme générale (la « general intelligence », le « g factor » ou encore le QI). L’enjeu était déjà de classifier, c’est-à-dire, dans une perspective eugéniste (dans le cas de Spearman), de repérer des « clusters » de personnalités identiques afin de les catégoriser. C’est donc en utilisant des méthodes de mesure et de quantification de l’intelligence que Rosenblatt a tenté de l’automatiser. Pasquinelli insiste bien sur la filiation eugéniste :
Il faut rappeler que la pseudoscience qu’est la psychométrie fut fondée par le statisticien anglais Francis Galton avec l’intention raciste et eugéniste de démontrer une corrélation entre l’intelligence et l’ethnicité. Ce n’est peut-être pas une coïncidence si un système pour discriminer mathématiquement entre les humains de différentes classes et « races » fut ensuite utilisé pour égaler (equate) les humains aux machines106Ibid., p. 199..
Comme nous l’avons déjà mentionné au chapitre 3, entre le courant connexionniste issu de la cybernétique et l’époque eugéniste des sciences sociales, il faut voir une filiation plutôt qu’une rupture : « Finalement, c’est toute une vision statistique du monde et de la société qui a fait l’objet d’un processus d’automatisation, pour ainsi dire, à mesure qu’elle devenait de plus en plus normalisée et naturalisée grâce à l’IA107Ibid., p. 200. Ici, Pasquinelli emploie l’IA au sens large mais son texte vise plus précisement le connexionnisme.. » Comment fonctionne cette automatisation avec le Perceptron de Rosenblatt ? Il s’agit d’une machine permettant la reconnaissance de formes (pattern recognition) grâce à un ordinateur spécialisé dont le fonctionnement repose sur la connexion de multiples relais électriques similaires à des neurones artificiels calqués sur ceux de Pitts et McCulloch108F. Rosenblatt, « The Perceptron : a probabilistic model for information storage and organization in the brain », art. cit., p. 387.. Plus précisément, comme l’explique Alban Leveau-Vallier dans une thèse consacrée au rapport entre intelligence artificielle et intuition :
Un Perceptron de Rosenblatt est composé d’ « unités sensorielles » (quatre cents cellules photoélectriques), suivies d’ « unités d’association » (une couche de neurones) et d’une « unité d’activation » (une lampe qui s’allume). En fonction de la forme des objets présentés au Perceptron, certaines de ses « unités sen – sorielles » (les capteurs photoélectriques) s’activent et envoient un signal aux « unités d’association » ou « neurones ». Ces derniers réalisent trois opérations :
• additionner les signaux reçus depuis les différents capteurs. Chaque signal est multiplié par un « poids » renforçant ou diminuant sa prise en compte ;
• la somme pondérée des signaux reçus est comparée avec un seuil ;
• si ce seuil est dépassé, le neurone envoie un signal à l’ « unité d’activation » : une lumière s’allume, annonçant qu’une forme spécifique a été « reconnue »109A. Leveau-Vallier, Intelligence artificielle et intuition : Les algorithmes d’apprentissage profond comme occasion de décrire l’intuition, Philosophie, Université Paris 8 – Vincennes-Saint-Denis, 2023, p. 52..
Voici le schéma que donne Rosenblatt de sa machine, le Mark 1 Perceptron :

Diagramme de l’organisation du Mark 1 Perceptron, sans les boucles de Feedback. Frank Rosenblatt, Mark I Perceptron Operators’ Manual. Buffalo, NY : Cornell Aeronautical Laboratory, 1960[mfn]Donné par M. Pasquinelli, The Eye of The Master, op. cit., p. 186.[/mfn].
Tout l’enjeu réside dans la capacité de la machine à apprendre en faisant varier les « poids » correspondant aux unités d’association afin de jouer sur la puissance des signaux et donc, en chaîne, à obtenir le dépassement d’un seuil qui mène à la reconnaissance d’une forme110Comme le détaille A. Leveau-Vallier dans Intelligence artificielle et intuition, op. cit., « Les poids sont représentés par des potentiomètres et modulés à l’aide de petits moteurs électriques. Ils sont d’abord fixés de manière aléatoire puis ajustés au fur et à mesure. Ils sont diminués si la lumière s’allume à tort, et augmentés si la lumière ne s’allume pas quand il le faut, jusqu’à ce que la lumière s’allume au bon moment. ». L’apprentissage repose, comme chez Ashby et Beer, sur un simple phénomène d’adaptation guidé ici par Rosenblatt :
Les connexions de départ étaient fixées de façon aléatoire, Rosenblatt voulant simuler par là les connexions neuronales du cerveau d’un petit enfant. Au début de la période de formation, n’importe quelle lumière ou série de lumières pou – vait donc s’allumer. S’il ne s’agissait pas de la bonne, Rosenblatt diminuait alors d’une quantité fixe les coefficients de poids qui influaient sur ses connexions avec les unités sensorielles, et au contraire les augmentait lorsqu’une lumière qui aurait dû s’allumer ne s’allumait pas. Lorsque la bonne lumière s’allumait, il ne modifiait rien111 D. Crevier, À la recherche de l’intelligence artificielle, Paris, Flammarion, 1997, p. 128-129, cité par A. Leveau-Vallier, Intelligence artificielle et intuition, op. cit., p. 54, note 128..
Le principe d’apprentissage mobilisé est le renforcement. À la manière du principe algédonique de Beer, il s’agit de renforcer les connexions qui fonctionnent tout en empêchant celles qui allument les mauvaises lampes. Rosenblatt reprend aussi à son compte l’épistémologie de l’ignorance et du changement déjà analysée chez Ashby et Hayek : en changeant les poids, il ne sait pas exactement ce qu’il fait, mais peu importe, pourvu que quelque chose change pour arriver aux fins désirées. Neurologiquement, Rosenblatt reprend une référence commune à Hayek et à l’ensemble du courant connexionniste : la règle de Hebb, selon laquelle les poids synaptiques se renforcent quand les neurones doivent être actifs ou inactifs simultanément, et se réduisent quand les neurones doivent avoir des comportements opposés112Cette règle a ensuite souvent été résumée à l’idée selon laquelle « des neurones qui s’excitent ensemble se lient entre eux » (cells that fire together, wire together).. Autrement dit, plus des neurones déclenchent simultanément une impulsion électrique, plus ils renforcent leurs connexions et ont par la suite des chances de se déclencher à nouveau ensemble. En plus de l’apprentissage, c’est une nouvelle théorie de la mémoire qui émerge dans le sillage de ces principes : elle n’est plus à considérer comme un stock d’informations auquel il est possible d’accéder à tout moment – c’est avec cette image que furent créés les premiers ordinateurs – mais elle réside au contraire dans l’architecture de l’ensemble des connexions et des pondérations neuronales, qui incarnent toutes les réponses aux stimuli passés et permettent de filtrer et classer les stimuli présents et à venir.
Avant d’en revenir à Hayek, un mot sur le neurologue Donald Hebb. C’est lui qui est à l’origine de l’usage du mot « connexionniste » afin de décrire l’école rivale de la psychologie symboliste ou cognitiviste dans son ouvrage The Organisation of Behavior (1949), référence centrale de toutes les approches qui ont mis en avant la notion d’auto-organisation et de plasticité cérébrales113D. Hebb, The Organisation of Behaviour : A Neuropsychological Theory, New York, Wiley, 1949. Sur son usage du mot, voir D. Andler, « From paleo to neo-connectionism », dans G. Van der Vijver (ed.), Perspectives on Cybernetics, Dordrecht, Kluwer, 1992, p. 125-146, cité par A. Leveau-Vallier, Intelligence artificielle et intuition, op. cit., p. 60 et note 147.. En 1951, avec le soutien de la CIA, il mène au sein de l’université McGill une expérience sur des étudiants autour de la privation sensorielle qui figura parmi les bases du fameux manuel d’interrogatoire – comprendre, de torture – de l’agence : Kubark Counterintelligence Interrogation, rédigé en 19632. Tandis que certaines méthodes de torture psycho – logique sont plus proches de la « Blitz-thérapie » d’Ashby (électrochocs, hypnose, LSD), d’autres s’inspirent à l’inverse de la privation sensorielle, la violence du choc laissant place à celle du vide. En l’espace de quarante-huit heures, la plupart des sujets de l’expérience de Hebb « éprouvèrent des hallucinations comparables à la prise de mescaline »114Sur ce point, on peut consulter le manuel en question dans une version éditée et introduite par G. Chamayou, Kubark. Le manuel secret de manipulation mentale et de torture psychologique de la CIA, Paris, Zones, 2012. Concernant l’expérience menée par Hebb, voir Michel Terestchenko, « La longue histoire de la “torture d’État” aux États-Unis » dans Du bon usage de la torture. Ou comment les démocraties justifient l’injustifiable, sous la direction de M. Terestchenko, Paris, La Découverte, 2008, p. 15-26. Il explique, p. 19 : « Ainsi, lors d’une expérience conduite à l’université McGill (Montréal), en 1951 par Donald Hebb – un neuropsychologue canadien dont les travaux eurent une influence décisive en psychologie cognitive –, vingt-deux étudiants furent allongés dans une cabine, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, leurs perceptions sensorielles visuelles, auditives et tactiles ayant été réduites par le port de lunettes protectrices, de gants et l’absence de sons, la tête reposant sur un oreiller de mousse. Au bout de quarante-huit heures à peine, la plupart des sujets éprouvèrent des hallucinations comparables à la prise de mescaline et refusèrent de poursuivre l’expérience. Les responsables de la CIA, qui avaient financé l’expérience, venaient de découvrir que l’isolation, le confinement et la modification non violente des rapports sensoriels à l’environnement (ouïe, vue, toucher et température) pouvaient détruire n’importe quel homme, quelle que soit la force de sa volonté. ».. En matière d’auto-organisation cérébrale, il n’y a pas pire modèle : livré à lui-même sans relation avec le monde, le cerveau se désorganise entièrement.
Revenons à Hayek. Dans L’Ordre sensoriel (1952), il admet dès la préface qu’il avait presque rédigé son ouvrage avant de pouvoir lire celui de Hebb, hésitant alors à abandonner sa publication tant les vues de Hebb sur le système nerveux étaient similaires aux siennes115F. Hayek, L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 20. Il mentionne Hebb à plusieurs reprises dans l’ouvrage, chaque fois pour exprimer la similitude entre leurs théories respectives : p. 73, note 19 ; p. 79, note 4 ; p. 84, note 5 ; p. 133, note 7.. Cela n’implique pas qu’il était au courant des expériences de Hebb pour la CIA (il ne les mentionne à aucun moment) mais permet de faire ressortir l’affinité entre Hayek et le courant connexionniste sans se leurrer sur la notion d’auto-organisation. L’ouvrage de Hayek est une tentative de fonder la psychologie de la perception en montrant qu’elle peut reposer sur un mécanisme neuronal totalement décentralisé, incarné par les connexions multiples qui s’établissent entre fibres neuronales plutôt que sur le traitement symbolique du monde via une unité centrale consciente ou la transmission de « qualités objectives »116Voir par exemple F. Hayek, L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 73 : « Les qualités sensorielles (ou mentales) ne sont pas en quelque manière attachées originellement aux, ou un attribut originel des impulsions physiologiques individuelles, mais l’ensemble de ces qualités est déterminé par le système de connexions par lequel les impulsions peuvent être transmises de neurone à neurone. ». Une sensation n’est rien d’autre que la suite des circuits physiologiques et neuronaux déclenchés par un stimulus – en cela, la sensation est avant tout un mouvement, en quoi Hayek est très proche d’intuitions phénoménologiques117Nous reviendrons sur ce point. À plusieurs reprises, la conception de Hayek se rapproche fortement de celle de Bergson dans Matière et mémoire (où la mémoire est incarnée par les circuits qui relient la perception à l’action) ou de Merleau-Ponty. Voir par exemple F. Hayek, L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 112, où il parle d’un «“entrelacement” complet entre sensation et mouvement », notion qu’il reprend à Weizsaecker et qu’il relie à la tradition du pragmatisme.. Si la perception n’est pas adaptée à la survie d’un individu, elle a tendance à ne pas se renforcer et inversement, tout l’enjeu étant de parvenir à reproduire au sein du système nerveux les mêmes différences que dans le monde objectif. Le réseau des connexions se décante ensuite peu à peu avec le temps, incarnant la mémoire individuelle. Si toute perception est profondément subjective car liée physiquement au système nerveux d’une personne (ou d’une machine), le modèle de Hayek permet toutefois d’expliquer la faculté de reconnaissance : si plusieurs stimuli déclenchent des suites d’impulsions neuronales similaires, cela signifie que le système nerveux les a « classés » de la même manière. Certains objets peuvent déclencher des suites d’impulsions dissemblables qui sont les mêmes sur une partie du circuit, ce qui peut indiquer qu’ils ont un attribut commun. Hayek ne congédie pas non plus toute notion d’image ou de symbole : certaines impulsions sont déclenchées seulement lorsque d’autres le sont, prenant ainsi les premières comme symboles118Ibid., p. 88 : « La classification est effectuée par la production de certaines autres impulsions, et ces dernières servent, pour ainsi dire, de « signes » ou « symboles » représentant la classe. ».
Voilà pour la théorie, dans ses grandes lignes. Quel rôle joue L’Ordre sensoriel dans l’œuvre et la pensée de Hayek ? Il jugeait lui-même ce texte comme l’une de ses « plus importantes contributions au savoir119F. Hayek, cité par Philippe R. Mach dans son « Avant propos » à L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 11. », bien qu’il soit resté longtemps négligé. Dans la préface de l’ouvrage, il affirme que cette « incursion dans la psychologie » théorique n’a rien à voir avec « les compétences que je pourrais posséder dans un autre domaine120Ibid., p. 17. ». Si le livre ne traite pas d’économie, il apparaît néanmoins comme une tentative de fonder théoriquement et de naturaliser ses hypothèses sur la décentralisation du savoir et l’impossibilité de la planification du marché : tout comme l’ordre sensoriel apparaît grâce à l’expérience, l’ordre du marché émerge au fil des transactions – c’est en marchandant que l’on devient néolibéral.
« Dans les deux cas, écrit Hayek, nous avons affaire à un phénomène complexe dans lequel il faut utiliser de la connaissance extrêmement distribuée. Le point essentiel est que chaque membre (neurone, acheteur, vendeur) est induit à faire ce qui globalement est bénéfique pour le système. Chaque membre peut être utilisé pour servir des besoins qu’il ignore totalement121F. Hayek, cité par P. Jensen, Deep Earnings, op. cit., p. 61-62.. »
Une autre comparaison laisse imaginer le genre de « système » pour lequel « chaque membre » réalise ce qui est « bénéfique » lorsque Hayek écrit à propos du flux des impulsions neuronales qu’il est comme « un stock de capital nourri par des inputs et générant un flux continus d’outputs122F. Hayek, cité par M. Pasquinelli, The Eye of The Master, op. cit., p. 160 : « a stock of capital being nourished by inputs and giving a continuous stream of outputs ». ». Pasquinelli conclut donc justement que « la théorie de l’esprit de Hayek n’était qu’une variante de connexionnisme mercantile123Ibid., p. 162. ». Du point de vue politique, comme l’écrit Jensen,
le libéralisme de Hayek est au fond autoritaire. Il est certes plus subtil que le taylorisme, qui contraint chaque ouvrier à exécuter une tâche précise, lui indiquant les gestes mécaniques qu’il doit accomplir. Mais les individus sont censés, comme les neurones, obéir à un dessein extérieur sur lequel ils n’ont rien à dire. Ils doivent être dressés pour apprendre à réagir aux signaux extérieurs (prix, indicateurs…) en pensant optimiser leur propre intérêt124P. Jensen, Deep Earnings, op. cit., p. 74..
Techniquement, il serait faux de dire que les notions de spontanéité ou d’auto-organisation n’ont aucun sens : les machines connexionnistes, du Perceptron de Rosenblatt jusqu’aux réseaux de neurones profonds actuels, en passant par les marchés de Hayek, sont capables de choses surprenantes que ne peuvent pas prévoir leurs concepteurs. Néanmoins, leur résultat global ainsi que l’état vers lequel ils évoluent font l’objet d’une maîtrise qui se déplace du côté de l’architecture générale de la machine (les poids synaptiques, le nombre de neurones, les règles d’apprentissage) et de ses objectifs, que les individus poursuivront en les ignorant. Ce constat, largement analysé par Foucault ou Chamayou, peut donc être prolongé sur un plan technologique : la spontanéité y est comme un effet de surface qui ne doit pas faire oublier le pouvoir architectural ou environnemental qui préside à la conception des machines afin d’en régler les conditions de possibilité et la raison d’être.
Cybernétique et néolibéralisme
Sur le plan de l’histoire des idées, doit-on conclure que Hayek est à l’origine du courant connexionniste aujourd’hui majoritaire en intelligence artificielle ? Ou à l’inverse faut-il voir dans la matrice cybernétique le laboratoire des idées néolibérales ? Ni l’un ni l’autre terme de cette alternative ne sont conformes à l’entremêlement permanent entre ces courants de pensée et de pratiques que nous avons pu observer. Certes, Hayek est cité par Rosenblatt comme une référence centrale, mais il empruntait lui-même des réflexions à la neurologie et à la psychologie de son temps, en particulier la Gestalt theory, la phénoménologie ou la cybernétique. Cette dernière ne doit pas être comprise non plus comme la source mystérieuse de toutes les idées néolibérales qui étaient déjà en cours d’élaboration avant la Seconde Guerre mondiale. L’usage que fait Hayek de la cybernétique est moins une question d’influence que de stratégie : il s’y réfère à plusieurs reprises afin de légitimer et naturaliser ses idées déjà constituées sur le savoir ou l’économie. En outre, la boîte à outils conceptuelle de cybernéticiens comme Ashby, qu’il cite à plusieurs reprises, lui permet de renforcer une épistémologie de l’ignorance combinée à des formes de contrôle nouvelles. À l’inverse, Rosenblatt ou Beer se servent de la respectabilité de Hayek comme une preuve de la pertinence de certaines de leurs idées. Outre ce renforcement réciproque, ce qui nous importe est plutôt de comprendre le rôle que joue la cybernétique au sein des technologies de gouver – nement néolibérales.
Le subtil et l’autoritaire
D’un côté, en faisant aveu d’ignorance face aux boîtes noires et à la complexité, la cybernétique semblait à la recherche d’un « anticontrôle », d’une forme de pouvoir plus immanente qui aurait dissous le paradigme hiérarchique. D’un autre côté, nous avons croisé à plusieurs reprises des manifestations d’un contrôle brutal (Blitz-thérapie, isolement sensoriel, dictature politique), ou à portée globale (gestion des milieux, du cadre, etc.), qui rappellent une image plus classique d’un pouvoir coercitif venu « d’en haut ». Foucault avait saisi une partie du problème lorsqu’il exposait la tension centrale du libéralisme à travers la nécessité de produire de la liberté impliquant en même temps la possibilité de la contraindre ou de la détruire – contrainte que Beer avait synthétisée avec l’idée d’un « design de la liberté ». Plutôt qu’une révolution ou un passage de la hiérarchie vers l’autonomie, c’est à une reconfiguration de ce que Chamayou nomme les « échelles de pouvoirs » que se livre le néolibéralisme couplé à la cybernétique. Du point de vue institutionnel, Chamayou analyse cette reconfiguration comme une manière d’étirer « vers le haut » certaines prérogatives de l’appareil d’État – par exemple vers des instances fédérales – tandis qu’un autre pan des fonctions étatiques serait « décentralisé, reversé à des échelons inférieurs125G. Chamayou, La Société ingouvernable, op. cit., p. 238. ». Il me semble que ce schème d’un pouvoir étiré, plus concentré à des échelons supérieurs tout en étant plus diffus à des échelons inférieurs, en plus de décrire les stratégies institutionnelles pour rétablir la « gouvernabilisation » de la politique à laquelle s’intéresse Chamayou, permet également de décrire la nouvelle répartition du pouvoir offerte par le paradigme cybernétique et connexionniste. En refusant de s’en tenir à l’image d’un cerveau planifiant la réalité ou d’une machine logique entièrement soumise à une programmation séquentielle, le connexionnisme prétendait explorer l’auto-organisation d’éléments simples qui, suivant des règles élémentaires tout en étant reliés, font émerger un ordre spontané. Ce faisant, il se rendait plus attentif à la matière neuronale et parvenait à une approche plus subtile de la programmation : le programme ou le pattern général de la machine ne lui vient pas de l’extérieur mais de la somme de ses expériences qui finissent par produire des généralités et des comportements adaptatifs. Sauf que cela nécessite une mise au point préalable de l’architecture des machines, des connexions possibles entre éléments et de leurs comportements qui représente la face omnisciente du pouvoir technique, l’hétéronomie à laquelle les éléments simples n’ont aucun accès.
Un petit détour historico-métaphysique nous servira à montrer pourquoi la tendance du pouvoir à l’immanence avec ses sujets ne parvient pas à gommer la transcendance dont il émane. Dans Le Règne et la Gloire, Giorgio Agamben dresse une archéologie du pouvoir qui suit notamment la trace de la notion théologique d’oikonomia, ancêtre de l’économie, désignant au Moyen Âge l’activité divine de gouvernement du monde. Plus précisément, l’oikonomia devait permettre d’articuler la transcendance divine, le règne, avec le monde concret, grâce à une activité de gestion, de mise en ordre, qui en passait entre autres par les anges, ces messagers, mais aussi la politique et la religion terrestres. Le couple formé par le règne et le gouvernement était donc le fruit d’une théologie chrétienne cherchant à articuler immanence et transcendance. Agamben avance ensuite la possibilité que la naissance de l’économie moderne chez les physiocrates puis Adam Smith soit entièrement tributaire du travail théologique autour de l’oikonomia chrétienne. Si l’origine religieuse de la notion de « main invisible » chez Smith ne fait pas l’ombre d’un doute selon Agamben, elle est néanmoins issue, comme chez Hume, d’un « naturalisme » qui s’oppose au « providentialisme » des physiocrates. Hume se demandait ainsi pourquoi « un système ordonné ne peut être tissé du ventre aussi bien que du cerveau126G. Agamben, Le Règne et la Gloire. Homo Sacer, II, 2, Paris, Le Seuil, 2008, p. 419. La citation de Hume provient d’une analyse de Didier Deleule (Hume et la naissance du libéralisme économique, Paris, Aubier Montaigne, 1979) qu’Agamben reprend à son compte. » ? D’après Agamben :
Le libéralisme représente une tendance qui pousse à l’extrême la suprématie du pôle « ordre immanent-gouvernement-ventre » jusqu’à presque éliminer le pôle « Dieu transcendant-règne-cerveau », mais en faisant cela, il ne fait que jouer une moitié de la machine théologique contre l’autre. Et lorsque la modernité a aboli le pôle divin, l’économie qui en résulte ne s’est pas émancipée de son paradigme providentiel127Ibid., p. 419-420..
À travers le modèle de la main invisible, qui anticipe la cybernétique selon Hayek, le gouvernement tente de s’émanciper d’un pôle transcendant – dont l’équivalent actuel serait le paradigme cognitiviste. Ce faisant, la main invisible se concentre sur l’ordre généré par les multiples transactions individuelles et semble laisser de côté toute transcendance. Mais voilà qui est en réalité une manière d’accentuer d’autant plus la transcendance : n’étant pas conceptualisée, elle disparaît, se retire, accomplissant d’autant mieux sa vocation à demeurer insaisissable. Agamben y voit même une théologie aboutie d’un « Dieu qui a fait le monde comme s’il était sans Dieu, et le gouverne comme s’il se gouvernait tout seul » : il n’y a pas de meilleur souverain que celui qui parvient à se faire oublier derrière l’activité de ses sujets. Il conclut : « En ôtant Dieu du monde, non seulement la modernité n’est pas sortie de la théologie, mais elle n’a fait, en un certain sens, que mener à son terme le projet de l’oikonomia providentielle128Ibid., p. 422.. »
L’enjeu n’est pas ici de discuter de théologie, ni même de sécularisation, mais plutôt d’insister sur la solidarité paradoxale entre les notions d’autonomie et de hiérarchie129Rappelons que l’étymologie de la hiérarchie la rapporte à un pouvoir (archè) sacré (hiéros). Une étude sur les liens entre cybernétique, connexionnisme, cognitivisme et hiérarchie serait certainement passionante. On y verrait peut-être de plus près en quoi la cybernétique a tenté de renverser le paradigme hiérarchique en situant le problème de l’ordre au sein de la matière elle-même, réunissant ainsi des problèmes scientifiques et politiques que le concept prémoderne de hiérarchie, développé dans la théologie médiévale, avait précisément pour vocation de séparer comme l’a très bien montré G. Casas dans La Dépolitisation du monde : angélologie médiévale et modernité, Paris, Vrin, 2022., qui interdit de les isoler trop facilement l’une de l’autre. Comme on l’a vu avec Hayek, l’ordre spontané ne masque jamais entièrement les effets de pouvoirs autoritaires. D’ailleurs, même s’il a souvent usé de la mythologie de la spontanéité, Hayek se montrait aussi plus explicite comme lorsque, dans son dernier livre, il expliquait que le « seul mot approprié » pour qualifier le marché mondial était « transcendant130F. Hayek, The Fatal Conceit, cité par M. Hancock, « Spontaneity and Control, art. cit., note 79. ». Bien entendu, il indiquait ainsi l’impossibilité pour quiconque de le planifier ; néanmoins, on peut également y voir un stratagème politique qui permet d’éloigner toute perspective de changement de l’ordre ou de la réserver à ceux qui maîtrisent les « forces ordonnatrices ».
Notes :
- 1J. M. Servan, Discours sur l’administration de la justice criminelle, 1767, cité par Michel Foucault dans Surveiller et Punir. Naissance de la prison, Gallimard, coll. Tel, Paris, 2011 (1975), p. 121-122.
- 2M. Foucault, Surveiller et Punir, op. cit., p. 231-232.
- 3Maria van Kerkhove, retranscription d’une réunion de l’OMS datée du 20 mars 2020, consultée en ligne le 27 septembre 2024, citation p. 6 : « Technology right now has advanced so greatly that we can keep connected in many ways without actually physically being in the same room or physically being in the same space with people […] we want people to still remain connected. So find ways to do that, find ways through the internet and through different social media to remain connected because your mental health going through this is just as important as your physical health. » (notre traduction)
- 4Eric Schmidt et Jared Cohen, À nous d’écrire l’avenir : comment les nouvelles technologies bouleversent le monde, Paris, Denoël, 2013, p. 11 et p. 22.
- 5Eric Schmidt, cité par Naomie Klein, « Screen New Deal. Under Cover of Mass Death, Andrew Cuomo Calls in the Billionaires to Build a High-Tech Dystopia », The Intercept, 8 mai 2020, consulté en ligne le 13 octobre 2024 (notre traduction).
- 6Ibid.
- 7Ibid.
- 8Eric Schmidt, cité par Naomie Klein, « Screen New Deal. Under Cover of Mass Death, Andrew Cuomo Calls in the Billionaires to Build a High-Tech Dystopia », art. cit. (notre traduction).
- 9Ibid.
- 10Philippe Breton, L’Utopie de la communication. Le mythe du village planétaire, La Découverte, Paris, 1997, p. 99.
- 11Norbert Wiener, cité par P. Breton, L’Utopie de la communication, op. cit., p. 37.
- 12International Congress on Mental Health, 1948, cité par Steve Joshua Heims, The Cybernetics Group, Cambridge, MIT Press, 1991, p. 173-174.
- 13Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au collège de France 1978-1979, Paris, Gallimard, 2004, p. 20.
- 14Ibid., p. 70.
- 15Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne : rapport sur le savoir, Paris, Minuit, 1979, p. 7.
- 16Edmund Husserl, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Paris, Gallimard, 1976.
- 173. W. S. McCulloch, « Through the Den of the Metaphysician », dans Embodiements of Mind, Cambridge, MIT Press, 2016., p. 150. Traduit en français « Dans l’antre du métaphysicien », Revue internationale de systémique, vol. 1, n° 3, 1987, p. 353-367, citation p. 354.
- 18Voir les mots qui suivent la définition de la cybernétique déjà citée dans N. Wiener, La Cybernétique, op. cit., p. 70-71 : « Nous avons décidé de donner à la théorie entière de la commande et de la communication, aussi bien chez l’animal que dans la machine, le nom de cybernétique, formé à partir du grec kubernetes ou pilote. En choisissant ce terme, nous voulons reconnaître que le premier article significatif sur les mécanismes de rétroaction est un article sur les gouvernails, publié par Clerk Maxwell en 1868, et que gouvernail provient d’une corruption latine de kubernetes. Nous souhaitons aussi rappeler que les appareils de pilotage de navire sont l’une des formes les plus anciennes et les plus perfectionnées de mécanisme de rétroaction. »
- 19Andre-Marie Ampère, cité par J. Segal, Le Zéro et le Un, op. cit., p. 146, note 5.
- 20L’art du pilotage du navire pour évoquer le gouvernement de la cité est presque devenu un topos philosophique par la suite. On le trouve par exemple au cœur de La République de Platon, 487b1-489d9.
- 21N. Wiener, Cybernétique et société. L’usage humain des êtres humains, Paris, Éditions du Seuil, 2014. M. Triclot a consacré une partie entière de sa thèse à la « politique de l’information » de N. Wiener. Le Moment cybernétique, op. cit., p. 317-404.
- 22M. Foucault, « Préface à l’Histoire de la sexualité », in Dits et Écrits, Tome IV, 1980-1988, Paris, Gallimard, 1994, p. 582.
- 23Thomas Berns, Gouverner sans gouverner : une archéologie politique de la statistique, Paris, PUF, 2009.
- 24P. Edwards, The Closed World, op. cit., p. 33.
- 25A. Pickering, The Cybernetic Brain, op. cit., p. 31.
- 26Tiqqun, « L’hypothèse cybernétique », art. cit., p. 230 et p. 235.
- 27Ibid., p. 234.
- 28N. Wiener, cité par Erich Hörl, « La destinée cybernétique de l’occident. McCulloch, Heidegger et la fin de la philosophie », Appareil, 1, 2008, consulté en ligne le 7 octobre 2024
- 29W. S. McCulloch, « Mysterium Iniquitatis of Sinful Man Aspiring into the Place of God », dans Embodiements of Mind, op. cit., p. 163-170, citation p. 169.
- 302. Voir N. Wiener, La Cybernétique, op. cit., p. 72 : « Si j’avais à choisir dans l’histoire des sciences un saint patron pour la cybernétique, ce serait Leibniz. La philosophie de Leibniz est centrée autour de deux concepts relativement proches – celui d’un symbolisme universel et celui du raisonnement comme calcul. […] Il n’est donc guère surprenant que l’impulsion intellectuelle ayant mené au développement de la logique symbolique ait en même temps conduit à la mécanisation, idéale ou effective, des processus de la pensée. » Sur ce point, voir aussi l’article de M. Triclot, « “Penser c’est calculer” : éléments pour une préhistoire de l’informatique », Journée d’études EDIIS, EDIIS, Lyon 1, 2005, Lyon, France, consulté en ligne le 14 octobre 2024.
- 31Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », dans A. Turing et J.-Y. Girard, La Machine de Turing, Paris, Seuil, 1999 (1936), p. 47-102 et, dans le même ouvrage, l’article de Turing intitulé « Les ordinateurs et l’intelligence » (1950), p. 133-175.
- 324. W. S. McCulloch, « What is a Number, That a Man May Know It, and Man, That He May Know a Number ? » dans Embodiements of Mind, op. cit., p. 8 : « My object, as a psychologist, was to invent a kind of least psychic event, or ‘psychon’».
- 33W. S. McCulloch, « Through the Den of the Metaphysician », art. cit., p. 354.
- 34W. S. McCulloch, « Summary of the points of agreement reached in the previous nine conferences on cybernetics », consulté en ligne le 7 octobre 2024. Merci à B. Loreaux de m’avoir aiguillé vers ce texte important de l’aventure cybernétique.
- 35C’est W. S. McCulloch qui mobilise cette image qu’il reprend à Bertrand Russel dans « Mysterium Iniquitatis of Sinful Man Aspiring into the Place of God », art. cit., p. 169.
- 36J. von Neumann, Théorie générale et logique des automates, Seyssel, Champ Vallon, 1996, p. 94.
- 37À ce propos, voir par exemple le livre de Francesco Varela, Invitation aux sciences cognitives, Paris, Seuil, 1996 [1988] qui reconstitue l’opposition entre cognitivisme et connexionnisme de manière très claire mais s’arrête à la décennie des années 1990. On le complétera avec l’article de D. Cardon, J.-P. Cointet et A. Mazières, « La revanche des neurones. L’invention des machines inductives et la controverse de l’intelligence artificielle », Réseaux, 2018/5 (n° 211), p. 173-220, sur lequel nous reviendrons au chapitre 3. On peut mentionner également les recherches de D. Andler, « From paleo to neo-connectionism », dans G. Van Der Vijver (ed.), Perspectives on Cybernetics, Dordrecht, Kluwer, p. 125-146.
- 38Voir notamment le rapport acerbe contre l’IA qu’il rend à la RAND Corporation en 1965, Alchemy and Artificial Intelligence, consulté en ligne le 7 octobre 2024 ; et surtout son livre désormais classique, Intelligence artificielle : mythes et limites, Paris, Flammarion, 1984 (publié en anglais sous le titre What computers can’t do, Cambridge, MIT Press, 1972).
- 39Voir H. Dreyfus, Intelligence artificielle : mythes et limites, op. cit., p. 283.
- 40Les références explicites de Hayek à la cybernétique historique se trouvent par exemple dans L’ordre sensoriel, op. cit., p. 115, p. 145 (mention des travaux de Wiener sur le Predictor), p. 150 (mention de la loi de la variété requise), et dans Droit, législation et liberté, op. cit., p. 123 et p. 888
- 41F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 924.
- 42Ibid., p. 153.
- 433. P. Nemo, dans F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 31.
- 44F. Hayek, ibid., p. 83.
- 452. F. Hayek, cité par A. Bouraoui, « Hayek, l’“ordre spontané” et la complexité », Revue éco – nomique, vol. 60, n° 6, 2009, p. 1335-1358, citation p. 1338. Consulté en ligne le 28 octobre 2024.
- 46Ibid., p. 1331.
- 47F. Hayek, cité par A. Bouraoui, « Hayek, l’“ordre spontané” et la complexité », art. cit., p. 1339, note 3.
- 481. F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 68.
- 49F. Hayek, « Économie et connaissance », Cahiers d’économie politique / Papers in Political Economy, Automne 2002, n° 43, p. 119-134, particulièrement p. 131. Voir également la note 16, où Hayek cite L. von Mises à l’appui de cette affirmation : « La répartition du pouvoir de disposition des biens économiques, issus de l’économie sociale organisée selon une division économique du travail, entre un grand nombre d’individus, produit un genre de division intellectuelle du travail sans lequel ni le calcul de la production, ni l’économie ne seraient possibles. » Hayek reprendra ce thème plus tard dans Droit, législation et liberté, op. cit., p. 79 : « L’économie a depuis longtemps mis en lumière la “division du travail” qu’implique cette situation. Mais elle a beaucoup moins souligné la fragmentation de la connaissance. »
- 50F. Hayek, L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 62.
- 51Ibid., p. 27 : « C’est donc l’existence d’un ordre de qualités sensorielles – et non une repro – duction de qualités existant en dehors de l’esprit qui perçoit – qui est le problème fondamental soulevé par tous les événements mentaux. »
- 52Ibid., p. 55.
- 53F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 85.
- 54Ibid., p. 194-195.
- 55Ibid., p. 76.
- 56Ibid., p. 70-73.
- 57Ibid., p. 924.
- 58N. Pleasants, cité par A. Bouraoui, « Hayek, l’“ordre spontané” et la complexité », art. cit., p. 1351.
- 59F. Hayek, « Économie et connaissance », art. cit., p. 133.
- 60F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 123.
- 61F. Hayek, L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 115.
- 62F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 326.
- 63F. Hayek, Droit, législation et liberté, cité par H. Bensussan, Contrôler la coordination marchande : quatre études sur le rôle des technologies de l’information dans la construction des marchés, thèse de doctorat soutenue en 2023 sous la direction de C. Durand, disponible en ligne.
- 64F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 549.
- 65Ibid., p. 532.
- 66J.-P. Dupuy, Aux origines des sciences cognitives, op. cit., p. 153.
- 67O. Lange, cité par H. Bensussan, Contrôler la coordination marchande, op. cit., p. 79 : « The computer has the undoubted advantage of much greater speed. The market is a cumbersome and slow-working servomechanism. Its iteration process operates with considerable time-lags and oscillations and may not be convergent at all. »
- 68F. Hayek, Rules and Order, cité par H. Bensussan, Contrôler la coordination marchande, op. cit., p. 79.
- 69F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 900.
- 70Ibid., p. 132.
- 71Ibid., p. 132.
- 72Ibid., p. 129.
- 73Ibid., p. 89.
- 74Ibid., p. 898. C’est Hayek qui souligne.
- 75Ibid., p. 532.
- 76Ibid., p. 137.
- 77Ibid., p. 138.
- 78Ibid., p. 297.
- 79Ibid., p. 319.
- 80Ibid., p. 303-304.
- 81Voir F. Hayek, cité par P. Jensen, Deep Earnings, op. cit., p. 76 : « Je n’ai pas réussi à trouver une seule personne […] qui n’était pas d’accord pour dire que la liberté personnelle était beaucoup plus grande sous Pinochet qu’elle ne l’avait été sous Allende. »
- 82F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 141.
- 83Ibid., p. 328. Ici, Hayek offre un raisonnement qui pourrait être rapproché du « voile d’ignorance » qui a fait la fortune de John Rawls. Il y aurait néanmoins une critique interne à en faire chez Hayek puisque lui-même définit un ordre comme « un état de choses dans lequel une multiplicité d’éléments de nature différente sont en un tel rapport les uns aux autres que nous puis – sions apprendre, en connaissant certaines composantes spatiales ou temporelles de l’ensemble, à former des pronostics corrects concernant le reste » (Droit, législation et liberté, op. cit., p. 121). Si l’on suppose l’existence d’un ordre spontané que le gouvernement ne doit surtout pas détruire, comment serait-il possible pour ce dernier de ne pas « former des pronostics corrects » sur les conséquences de ses mesures, même s’ils demeurent incomplets ? À moins de transformer le voile d’ignorance en œillères, il me semble que l’imprévisibilité des mesures proposée par Hayek est tout à fait illusoire et est à mettre sur le compte des mystifications propres au libéralisme.
- 84Ibid.
- 85W. Röpke, cité par M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., 148.
- 86F. Hayek, Droit, législation et liberté, op. cit., p. 315.
- 87F. Hayek, « Kinds of Orders in Society », cité par M. Hancock, « Spontaneity and Control », art. cit., voir note 62 : « The “ordering forces” of which we can make use in such instances are the rules governing the behavior of the elements of which the orders are formed. They determine that each element will respond to the particular circumstances which act on it in a manner which will result in an overall pattern. »
- 88Voir la citation plus complète que nous avons donnée au chapitre 4 (p. 173, note 1).
- 89M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 146. Dans les notes du cours, Foucault donne cette citation de Eucken : « Même le climat d’un pays peut être modifié par l’intervention humaine » (note 42, p. 161). Sur cet aspect, on peut renvoyer plus largement aux pages 120-147 de l’ouvrage de Foucault.
- 90F. Hayek, « Kinds of Orders in Society », cité par M. Hancock, « Spontaneity and Control », art. cit., voir note 62 : « Each of the iron filings, for instance, which are magnetized by a magnet under the sheet of paper on which we have poured them will so act on and react to all the others that they will arrange themselves in a characteristic figure of which we can predict the general shape but not the detail. »
- 91Sur cet aspect, nous ne pouvons que renvoyer au chapitre 23 de La Société ingouvernable, « Hayek au Chili », op. cit., p. 215-224.
- 92F. Hayek, cité par G. Chamayou, La Société ingouvernable, op. cit., p. 238. Ce dernier cite également l’économiste P. Sammuelson qui avait repéré la même tendance chez les conservateurs de son temps : « Si l’on ne peut pas faire confiance à la démocratie, il n’y a qu’à inscrire une fois pour toutes dans la Constitution que le capitalisme doit être la loi du pays. »
- 93B. Manin, cité par G. Chamayou, La Société ingouvernable, op. cit., p. 241. La crise en question fait référence à la crise de gouvernabilité des démocraties analysée dans un rapport de la Trilatérale en 1975, intitulé La Crise de la démocratie, rapport sur la gouvernabilité des démocraties, et analysé par Chamayou dans son chapitre 22, « crise de gouvernabilité des démocraties », p. 205-214.
- 94Ibid., p. 241.
- 95M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 120.
- 96H. Bensussan, Contrôler la coordination marchande, op. cit., p. 62-73.
- 97Dans le chapitre 2, nous expliquions notamment toute la dette que Beniger reconnaissait envers Chandler et l’idée d’une « main visible » des managers qu’il étend à l’ensemble des technologies du contrôle pour montrer à quel point « l’économie américaine était devenue un systeme nettement plus intentionnel (purposive) pendant ces années-là [à la fin du XIXe siècle] ». Cf. J. Beniger, The Control Revolution, op. cit., p. vii.
- 98G. Chamayou, La Société ingouvernable, op. cit., p. 249. Concernant le rapport à Hayek, Pirie écrit, parlant des mouvements révolutionnaires de la fin des années 1960, que « leurs dieux étaient Karl Marx, Che Guevara et Herbert Marcuse ; les nôtres étaient Friedrich Hayek, Karl Popper et Milton Friedman. […] Voilà tout, en fait, sauf que c’est nous qui avons gagné ».
- 99M. Pirie, cité par G. Chamayou, ibid., p. 254.
- 100Ibid., p. 255.
- 101Sur un lien entre cybernétique, néolibéralisme et modèles d’intelligence collective basés sur l’observation des animaux sociaux, on peut se référer aussi à mon article « Des Fourmis et des Hommes », disponible en ligne sur Lundi Matin.
- 102P. Jensen, op. cit.
- 1033. M. Pasquinelli, « How to make a class ? Hayek’s Neoliberalism and the Origins of Connectionism », Qui Parle, 2021, 30 (1). Repris dans M. Pasquinelli, The Eye of The Master, op. cit., p. 89-108.
- 104F. Rosenblatt, « The Perceptron : a probabilistic model for information storage and organization in the brain », Psychological Review, vol. 65, n° 6, 1958, p. 387 (disponible en ligne, consulté le 24 juin 2024)., p. 387-388.
- 105Ibid., p. 194. Ce point mériterait de plus amples développements mais il suffit de dire ici que l’analyse multidimensionnelle a permis à Rosenblatt de rapporter les images non plus seulement à une succession de points sur un espace à deux dimensions mais à des vecteurs dans des matrices statistiques à dimensions multiples, de même que les larges modèles du langage actuels associent à chaque mot une matrice dont les dimensions sont constituées de la distance avec tous les autres mots. Ce qui importe est le basculement d’une logique booléenne à une logique statistique et spatiale.
- 106Ibid., p. 199.
- 107Ibid., p. 200. Ici, Pasquinelli emploie l’IA au sens large mais son texte vise plus précisement le connexionnisme.
- 108F. Rosenblatt, « The Perceptron : a probabilistic model for information storage and organization in the brain », art. cit., p. 387.
- 109A. Leveau-Vallier, Intelligence artificielle et intuition : Les algorithmes d’apprentissage profond comme occasion de décrire l’intuition, Philosophie, Université Paris 8 – Vincennes-Saint-Denis, 2023, p. 52.
- 110Comme le détaille A. Leveau-Vallier dans Intelligence artificielle et intuition, op. cit., « Les poids sont représentés par des potentiomètres et modulés à l’aide de petits moteurs électriques. Ils sont d’abord fixés de manière aléatoire puis ajustés au fur et à mesure. Ils sont diminués si la lumière s’allume à tort, et augmentés si la lumière ne s’allume pas quand il le faut, jusqu’à ce que la lumière s’allume au bon moment. »
- 111D. Crevier, À la recherche de l’intelligence artificielle, Paris, Flammarion, 1997, p. 128-129, cité par A. Leveau-Vallier, Intelligence artificielle et intuition, op. cit., p. 54, note 128.
- 112Cette règle a ensuite souvent été résumée à l’idée selon laquelle « des neurones qui s’excitent ensemble se lient entre eux » (cells that fire together, wire together).
- 113D. Hebb, The Organisation of Behaviour : A Neuropsychological Theory, New York, Wiley, 1949. Sur son usage du mot, voir D. Andler, « From paleo to neo-connectionism », dans G. Van der Vijver (ed.), Perspectives on Cybernetics, Dordrecht, Kluwer, 1992, p. 125-146, cité par A. Leveau-Vallier, Intelligence artificielle et intuition, op. cit., p. 60 et note 147.
- 114Sur ce point, on peut consulter le manuel en question dans une version éditée et introduite par G. Chamayou, Kubark. Le manuel secret de manipulation mentale et de torture psychologique de la CIA, Paris, Zones, 2012. Concernant l’expérience menée par Hebb, voir Michel Terestchenko, « La longue histoire de la “torture d’État” aux États-Unis » dans Du bon usage de la torture. Ou comment les démocraties justifient l’injustifiable, sous la direction de M. Terestchenko, Paris, La Découverte, 2008, p. 15-26. Il explique, p. 19 : « Ainsi, lors d’une expérience conduite à l’université McGill (Montréal), en 1951 par Donald Hebb – un neuropsychologue canadien dont les travaux eurent une influence décisive en psychologie cognitive –, vingt-deux étudiants furent allongés dans une cabine, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, leurs perceptions sensorielles visuelles, auditives et tactiles ayant été réduites par le port de lunettes protectrices, de gants et l’absence de sons, la tête reposant sur un oreiller de mousse. Au bout de quarante-huit heures à peine, la plupart des sujets éprouvèrent des hallucinations comparables à la prise de mescaline et refusèrent de poursuivre l’expérience. Les responsables de la CIA, qui avaient financé l’expérience, venaient de découvrir que l’isolation, le confinement et la modification non violente des rapports sensoriels à l’environnement (ouïe, vue, toucher et température) pouvaient détruire n’importe quel homme, quelle que soit la force de sa volonté. ».
- 115F. Hayek, L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 20. Il mentionne Hebb à plusieurs reprises dans l’ouvrage, chaque fois pour exprimer la similitude entre leurs théories respectives : p. 73, note 19 ; p. 79, note 4 ; p. 84, note 5 ; p. 133, note 7.
- 116Voir par exemple F. Hayek, L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 73 : « Les qualités sensorielles (ou mentales) ne sont pas en quelque manière attachées originellement aux, ou un attribut originel des impulsions physiologiques individuelles, mais l’ensemble de ces qualités est déterminé par le système de connexions par lequel les impulsions peuvent être transmises de neurone à neurone. »
- 117Nous reviendrons sur ce point. À plusieurs reprises, la conception de Hayek se rapproche fortement de celle de Bergson dans Matière et mémoire (où la mémoire est incarnée par les circuits qui relient la perception à l’action) ou de Merleau-Ponty. Voir par exemple F. Hayek, L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 112, où il parle d’un «“entrelacement” complet entre sensation et mouvement », notion qu’il reprend à Weizsaecker et qu’il relie à la tradition du pragmatisme.
- 118Ibid., p. 88 : « La classification est effectuée par la production de certaines autres impulsions, et ces dernières servent, pour ainsi dire, de « signes » ou « symboles » représentant la classe. »
- 119F. Hayek, cité par Philippe R. Mach dans son « Avant propos » à L’Ordre sensoriel, op. cit., p. 11.
- 120Ibid., p. 17.
- 121F. Hayek, cité par P. Jensen, Deep Earnings, op. cit., p. 61-62.
- 122F. Hayek, cité par M. Pasquinelli, The Eye of The Master, op. cit., p. 160 : « a stock of capital being nourished by inputs and giving a continuous stream of outputs ».
- 123Ibid., p. 162.
- 124P. Jensen, Deep Earnings, op. cit., p. 74.
- 125G. Chamayou, La Société ingouvernable, op. cit., p. 238.
- 126G. Agamben, Le Règne et la Gloire. Homo Sacer, II, 2, Paris, Le Seuil, 2008, p. 419. La citation de Hume provient d’une analyse de Didier Deleule (Hume et la naissance du libéralisme économique, Paris, Aubier Montaigne, 1979) qu’Agamben reprend à son compte.
- 127Ibid., p. 419-420.
- 128Ibid., p. 422.
- 129Rappelons que l’étymologie de la hiérarchie la rapporte à un pouvoir (archè) sacré (hiéros). Une étude sur les liens entre cybernétique, connexionnisme, cognitivisme et hiérarchie serait certainement passionante. On y verrait peut-être de plus près en quoi la cybernétique a tenté de renverser le paradigme hiérarchique en situant le problème de l’ordre au sein de la matière elle-même, réunissant ainsi des problèmes scientifiques et politiques que le concept prémoderne de hiérarchie, développé dans la théologie médiévale, avait précisément pour vocation de séparer comme l’a très bien montré G. Casas dans La Dépolitisation du monde : angélologie médiévale et modernité, Paris, Vrin, 2022.
- 130F. Hayek, The Fatal Conceit, cité par M. Hancock, « Spontaneity and Control, art. cit., note 79.