Ce qui suit est un extrait de l’introduction de Technofascisme. Le nouveau rêve de la suprématie blanche, qui paraît le vendredi 20 février. Nous remercions les Éditions Météores de nous avoir autorisé d’en publier cet extrait.
Le problème majeur du XXIe siècle est celui de l’inégale répartition des parts d’avenir. L’émergence du technofascisme est également le symptôme du crépuscule de l’ère néolibérale qui avait commencé dans les années 1980 et qui se résumait notamment dans le célèbre slogan attribué à la première ministre britannique Margaret Thatcher : « There is no alternative », « Il n’y a pas d’alternative ». En d’autres termes, selon une logique que le philosophe britannique Mark Fisher appelait le « réalisme capitaliste », il n’existait plus de scénario d’avenir envisageable au-delà de l’inextricable alliance entre la démocratie libérale et une économie de marché désormais vue comme un pilier de la société. Cependant, dans un entretien de 2010, Fisher notait que la crise économique de 2008, dite crise des subprimes, avait commencé à fissurer cette logique, sans toutefois en prescrire la relève.
La crise financière a contraint le réalisme capitaliste à changer de forme. Le vieux récit néolibéral ne pouvait plus marcher. Mais le capital n’a pas encore bricolé de nouveau récit ou n’a pas encore produit de solution économique aux problèmes qui ont été à l’origine du krach. […] Je pense que la crise financière a tué le néolibéralisme en tant que projet politique – mais il n’a pas besoin d’être en vie pour prolonger sa domination sur nos esprits, notre travail et notre culture. Même si le libéralisme est aujourd’hui privé de tout élan, il contrôle les choses par défaut1Mark Fisher, k-punk. Fiction, musique et politique dans le capitalisme tardif (2018), trad. Julien Guazzini, Paris, Audimat éditions, 2025, p. 740 – 741. Trad. modifiée par l’auteur..
La présente critique du technofascisme se propose de questionner cet après où nous nous trouvons : ce nouveau rapport au temps, c’est-à-dire ce rapport à l’avenir, qui succède à l’âge désormais révolu du néolibéralisme et du réalisme capitaliste.
L’avenir n’est plus envisageable comme cette uniforme répétition du même, cette éternisation du consensus néolibéral que décrivait Fisher au début du siècle. La Silicon Valley affiche un indéfectible optimisme et conjecture des progrès techniques profonds et spectaculaires, mais seule une portion restreinte de la population comptera parmi ses bénéficiaires. Le néolibéralisme rêvait d’un monde éternellement harmonisé par la concurrence libre et non faussée ; la néoréaction technofasciste projette, au contraire, un monde géré par des monopoles dépourvus de toute limite à l’imposition de leur pouvoir. La conception du futur qui guide les stratégies de la Silicon Valley est largement tributaire de récits de science-fiction qui ont abreuvé l’imagination des geeks occidentaux depuis un siècle, les convainquant que, pour reprendre l’heureuse formule du philosophe Gilbert Hottois, la « science rend obsolète l’idée d’impossibilité2Gilbert Hottois, La Science-fiction : Une introduction historique et philosophique, Paris, Vrin, 2022, p. 63. ». Or, analyse Jordan Caroll, « la science-fiction, comme d’autres genres spéculatifs, a souvent divisé le monde entre ceux qui ont un futur et ceux qui sont rivés au passé ou au présent. Ces divisions ont toujours été raciales et politiques, plaçant souvent les producteurs blancs du côté de demain tout en bannissant tous les autres dans une sauvagerie privée d’avenir3Jordan S. Carroll, Speculative Whiteness : Science fiction and the Alt – Right, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2024, p. 55-56.. » Explicitement ou implicitement, la règle qui gouverne l’inégale répartition des parts de futur est toujours d’ordre racial.
L’inégal accès à l’avenir manifeste une radicalisation de situation décrite par Donna Haraway dans les années 1980 sous le nom « d’informatique de la domination ». Sous ce régime, « le racisme et le colonialisme sont traduits en langage de développement et de sous-développement, de rythmes et de contraintes de la modernisation4Donna Haraway, Manifeste Cyborg et autres essais : Sciences – Fictions – Féminismes, trad. Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Magnan, Paris, Exils, 2007, p. 51. ». Le monde se divise désormais entre des groupes théorisés comme symboliquement cohérents, dotés d’un intellect supérieur et capables de se projeter dans l’avenir d’un côté, et de l’autre des groupes affligés de déréliction symbolique, décrits comme arriérés et enfermés dans une conception cyclique du temps. On abandonne le mythe développementaliste décrit par Haraway qui présupposait la possibilité, chimérique, mais indispensable, d’un rattrapage techno-économique des nations du tiers-monde. Nous sommes au contraire confrontés à une question vertigineuse déjà posée par le philosophe Mehdi Belhaj Kacem : combien de millions de personnes devront perdre la vie pour permettre l’avènement d’une poignée de transhumains immortels sortis des laboratoires de la Silicon Valley5Mehdi Belhaj Kacem, Dieu : La mémoire, la technoscience et le mal, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2017, p. 161. ? Le présent devient un carrefour où se rencontrent ceux qui vivent déjà dans le futur et ceux qui demeureront toujours emprisonnés dans le passé. Nous abandonnons la temporalité homogène et vide de la modernité bourgeoise pour une temporalité à deux vitesses : marche avant et marche arrière. L’accélération explosive promise à la race supérieure se paie de l’enfermement des races inférieures dans une perpétuelle fin des temps.
Cette conception technofasciste, archéofuturiste, de l’avenir combine un gout prononcé pour le progrès des formes et un rejet brutal de tout progrès du contenu. Autrement dit, on peut conjecturer nombre de transformations génétiques relevant du transhumanisme ou de spectaculaires voyages spatiaux pour coloniser Mars, mais tout cela suppose l’invariance d’un noyau anthropologique, toujours ramené aux standards de la civilisation occidentale. Un exemple caricatural de cette philosophie nous est fourni par le projet de nouveaux Jeux olympiques postmodernes lancé par un protégé de Peter Thiel, Aron D’Souza : les Enhanced Games. Cette série de compétitions sportives, dont l’objectif affiché est de repousser les limites des performances humaines par le recours à la technologie, autorisera toutes les formes de dopage, de traitements hormonaux, d’anabolisants, etc. Pour autant, D’Souza refuse d’abandonner le caractère genré des compétitions sportives, prévoyant même des tests chromosomiques afin de contraindre les athlètes à concourir dans des catégories XX ou XY6Sean Gregory, « ‘We Can Literally Invent Humans 2.0’: The Enhanced Games Envision More Than Events Without Drug Testing », Time, 2025, https://time.com/7287038/enhanced-games-las-vegas-interview/.. De même, lorsque Thiel lui-même confie au journaliste Ross Douthat son désir de transcender toutes les bornes de l’humaine condition en investissant dans le transhumanisme, il ne manque pas d’invoquer de nébuleux principes « judéo-chrétiens » à l’appui de son projet7Ross Douthat, « Peter Thiel and the Antichrist », The New York Times, 2025, https://www.nytimes.com/2025/06/26/opinion/peter-thiel-antichrist – ross-douthat.html.. Dans l’univers mental technofasciste, on peut rêver de transcender l’humanité, mais nullement la binarité du genre ou les fondements fantasmatiques de la civilisation occidentale, c’est-à-dire les balises les plus rassurantes de l’anthropologie blanche et bourgeoise moderne.
Une angoisse caractéristique de la suprématie blanche à travers l’histoire concerne ce que je qualifie de corruption viscérale, à savoir le fait d’être intérieurement mû par un désir qui n’est pas le sien. Le métissage avec les Noirs, l’infiltration de l’islam en Occident ou la transidentité sont autant de visages de ce péril. Contre cette constante menace d’intime contamination, le technofascisme carapace son contenu civilisationnel en recourant à un formalisme technologique toujours plus agressif. Les transformations historiques que projettent les technofascistes sont toujours somptueusement formelles, mais se préservent de toute altération essentielle, de toute modification du contenu. Les mutations spectaculaires des formes fonctionnent précisément comme une armure qui vise à protéger l’invariance d’un contenu substantiel. Au contraire, tout l’effort de la critique culturelle radicale, de Walter Benjamin à Mark Fisher en passant par Theodor Adorno, Frantz Fanon ou Sylvia Wynter, a consisté à identifier, dans les variations formelles de l’esthétique comme de la technologie, les manifestations de mutations historiques qui concernent la totalité historique et sociale. C’est dans cette filiation que s’inscrit le présent ouvrage.
De multiples réalités, dans un entrelacs d’avenirs lointains, se font la guerre pour devenir notre présent. Elles nous interpellent, nous implorent de rejoindre leur lutte pour faire triompher la plus désirable. L’action politique radicale est toujours la machination de courts-circuits temporels qui ambitionnent de transformer et de précipiter le futur. Nous ne sommes plus à l’ère de l’affrontement des conceptions du monde, mais à celle de la lutte des visions de l’avenir. Le futur au lustre apocalyptique dont le technofascisme cherche à hâter la venue s’apparente à celui des dystopies cyberpunks régies par des mégacorporations8Asma Mhalla, Cyberpunk : Le nouveau système totalitaire, Paris, Seuil, 2025.. La lutte politique, culturelle et esthétique de ce temps devra s’émanciper du formalisme dans tous les domaines, accepter que c’est aux contenus de contaminer, voire de fabriquer, les formes : ce seront précisément des politiques des formes de vie et des formes de mort9Giorgio Agamben, Moyens sans fins, trad. Danièle Valin, Paris, Payot, 2002 ; Norman Ajari, La dignité ou la mort : Éthique et politique de la race, Paris, La Découverte, 2019.. Autrement dit, c’est du renouvellement de la conception des fondements mêmes de l’humain et des valeurs et des traditions qui lui sont attachées que devront alors surgir des formes nouvelles.
La situation politique de nos années vingt offre un douloureux exemple de la mise en pratique extrême de la notion d’un futur à deux vitesses. Il n’est pas surprenant qu’un projet politique qui s’est conçu lui-même comme une nation startup, à savoir Israël10Dan Senor & Saul Singer, Start-up Nation : The Story of Israel’s Economic Miracle, New York, Twelve, 2009., puisse s’attacher à supprimer méthodiquement l’avenir du peuple palestinien en s’engageant dans une entreprise génocidaire. Le génocide est le stade suprême de l’inégale répartition des parts d’avenir, où un groupe décide de priver un autre de toute capacité à se projeter dans le temps à la seule fin d’accomplir sa propre vision de l’avenir. Il y a pourtant un futur où les Palestiniens vivent et prospèrent ; il faut lutter pour lui. Mais à considérer froidement la situation du monde à partir de données empiriques, le pessimisme s’impose comme la conclusion la plus rationnelle à quiconque est attaché aux traditions révolutionnaires et anti-impérialistes, et singulièrement à la tradition radicale noire11Norman Ajari, Noirceur : Race, genre, classe et pessimisme dans la pensée africaine-américaine au XXIe siècle, Paris, Divergences, 2021.. Penser le futur à partir du présent est désormais une expérience éreintante. Le recours à la spéculation futuriste se présente alors comme un moyen de concevoir d’autres issues possibles sans s’abandonner à l’autohypnose complaisante de « l’espérance », qui se contente d’opposer une téléologie à une autre. Penser le présent à partir du futur renouvelle notre capacité à penser et agir. Il n’est plus question d’avoir simplement foi en l’avenir ou dans les capacités inhérentes à un certain groupe social, mais de redécouvrir le caractère conflictuel et contrasté de notre rapport au futur lui-même. Les appels à l’espoir nous conjurent d’imaginer la même structure temporelle, mais avec une destination différente ; or, c’est notre conception de la temporalité elle-même qu’il faudrait altérer. En effet, la pensée que nous héritons du mouvement ouvrier demeure largement prisonnière d’un schéma narratif fondé sur l’enchainement d’une situation initiale d’exploitation, de quelques péripéties politiques et d’un heureux dénouement révolutionnaire. Cette conception n’est pas conforme à l’expérience du temps propre au XXIe siècle ; notre rapport politique à l’histoire est désormais non linéaire, plein d’ambiguïtés, d’expériences contradictoires, de narrateurs non fiables, de flashbacks, de flashforwards et de chronologies incertaines. À la lumière de cette situation inédite, le présent ouvrage participe d’un effort conscient pour produire un type de réflexion adapté à une telle époque, à savoir une pensée de l’histoire, une politique et une critique sociale spéculatives.