Communisme sensationnel (post-scriptum prématuré)

Dans ce court texte, Frédéric Neyrat nous propose les premiers éléments d'une "prophétie", comme un post-scriptum au projet posthume de communisme acide de Mark Fisher. La révolution devra être politique aussi bien que psychique, érotique et sensationnelle. Son advenue, hautement improbable, requiert peut-être moins l'ouverture des possibles que de devenir peuples de l'impossible.

Il est désormais possible d’imaginer la fin du capitalisme – tout en craignant qu’elle ne change rien. Comme si le monde suivait un mouvement fatal, celui d’une vie automatique. Accumulé dans la matière, ses ruines annoncées, la fin et la perpétuation du capitalisme deviennent tendanciellement indiscernables.

Le futur est hautement prévu ; c’est pour cela qu’il nous enchaîne. Non pas, comme le pensaient les habitués du CCRU (Cybernetic Culture Research Unit), parce que le futur rétroactivement nous détermine selon un mode « hyperstitieux », les anticipations réalisant technologiquement leur condition de possibilité, mais parce que notre imagination ne parvient que difficilement à se détacher du calcul des anticipations. On sait, croit-on, on sait ce qui nous attend. Tomorrow always knows est la devise du temps – là où les Beatles chantaient, proverbe fusionnel pour un temps psychédélique, « tomorrow nevers knows » (Revolver, 1966).

Ré-ouvrir le futur ne peut donc consister d’abord à proposer un autre scénario social et à chercher à le poser comme force formatrice et calcul futuristique. Ce qui est plutôt requis est d’ouvrir les vannes du futur afin de le purger. De le changer en nuage d’atomes exorbités. En nuage d’inconnaissance. Et, s’élevant de cette inconnaissance sans la renier, une forme désirée aura la force de donner lieu, et temps, à la société profonde. À l’humanité nouvelle.

Tel est ce que Mark Fisher nomme la « promesse » du « communisme acide » : « Une nouvelle humanité, une nouvelle manière de voir, de penser, et d’aimer » (Acid Communism (Unfinished Introduction)). Ce communisme-là est simultanément un humanisme acide, celui du jeune Marx desdits Manuscrits de 1844, et celui également de Pic de la Mirandole une fois compris que le cœur de l’humanité est inhumain – abyssal, dangereux et merveilleux.

L’expression « communisme acide » révèle qu’il n’y a pas un fantôme, mais bien deux : si le spectre qui nous revient, fantômatologiquement, est certes celui d’un monde qui serait libre, la liberté à venir devra concerner aussi bien l’organisation des besoins – d’où communisme – que celle des perceptions et des consciences – d’où acide, c’est-à-dire psychédélique, révélateur d’esprit, lumière d’âme, au-delà de cerveau. La seule opposition au capitalisme sera donc insuffisante, sans qu’il y ait simultanément opposition au réalisme – sans pluie acide et réinitialisation du système perception-conscience, c’est-à-dire sans révolution psycho-politique du désir. Pour le dire avec Hubert-Félix Thiéfaine en prévision d’un Herbert Marcuse différé, « Eros über alles ».

Toute révolution seulement politique est condamnée au saccage continuel de l’esprit ; tout soin de l’âme seulement spirituel perd l’ange. Pas d’ailes sans justice.

Car l’échec révolutionnaire, explique Fisher dans Acid Communism, tient dans l’incapacité de la gauche après les années 1960 – sauf à Bologne en 1977 – à s’être ouverte aux formations du rêve que la contreculture avait déchaînées, un refus que la radicalité politique contemporaine perpétue, sauf dans les rencontres fructueuses entre luttes territoriales écologistes et animisme. Que serait pourtant, portée à la politique, une nouvelle érotique urbaine, non biocentrique, dégagée du fantasme racial et son programme suprémaciste, qui saurait accueillir les transgressions pulsionnelles comme les sublimations, les dilutions fusionnelles de la psychè comme les intensifications de la conscience individuelle et collective, les ombres de l’âme et les lumières de l’esprit ? Sans doute une autre civilisation.

Déroutant les pulsions partielles fascistes, cette civilisation nouvelle sera celle d’un communisme sensationnel, civilisant autrement l’incivilisable en lui donnant ses temps de destruction délimitée. Puisque délimiter, nécessité de la finitude, seul ouvre un accès à l’infini.

Délimiter est rendre possible un espace-temps sans lequel il n’est nulle subjectivité autre qu’en souffrance : la politique ne peut être aujourd’hui que l’affirmation d’une esthétique transcendantale en guerre contre l’IA générative. Celle-ci altère la conscience sans LSD, là où le communisme sensationnel donne foi au monde encore absent où la conscience peut s’ouvrir sans risquer un like.

Plus la conscience se développe, plus l’identité se dissout. Car la conscience, qui comme le dit Sartre « n’est rien », peut être tout. Prendre conscience est la pratique consistant à liquider, politiquement et psychiquement, la subjectivité-sous-carapace.

D’où la musique, facteur acide. Le communisme sensationnel favorise la musique des peuples à peine visibles – les communautés infrarouges, the angels of our para-lives. Une musique bourdonne, lente, parménidienne, d’où surgit l’inouï ; elle nous laisse entendre quelque chose hors du temps qui peut venir à chaque instant. Pour reprendre le titre de l’album récent de la compositrice Chantal Michelle, « All Things Might Spill », pour le pire comme pour le meilleur.

Voici donc la prophétie que je vous propose, et qui devra être l’œuvre de tout un peuple. Prophétie donnant prématurément ce qui n’a pas la patience du temps, mais la puissance désirante de l’éternité : un communisme sensationnel, pour les amants et les amantes de l’impossible.

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