Quelques lettres à ses amis

On devrait toujours ressentir quelque gêne vis-à-vis de la nécromancie éditoriale. Mais pour qui s'intéresse à la poésie américaine, la publication de la correspondance de Spicer relève de la très bonne nouvelle : s'il paraît qu'il était hostile à toute forme d'entreprise biographique, il apparaîtra à tout lecteur que nombre de ses lettres font immédiatement partie de son œuvre poétique. Nous en publions quelques brefs extraits.

Jack Spicer est né en 1925 à Los Angeles, mort quarante ans plus tard à San Francisco : la côte ouest a son importance. Il est longtemps resté un secret bien gardé en France, avant qu’un certain corpus de poésie américaine (William Carlos Williams et Walt Whitman, les objectivistes, Ezra Pound…) acquièrent une certaine importance pour une certaine scène poétique française – on situera, s’il le faut, le début de cette séquence dans les années 1980. La traduction de ses poèmes a commencé a être entreprise dans les années 2000, et le lectorat francophone peut dorénavant lire ses œuvres complètes dans une traduction d’Eric Suchère (Élégies imaginaires, Vies Parallèles, 2021) ainsi que la transcription de conférences de poétique données à Vancouver quelques mois avant son décès (Trois leçons de poétique, trad. Bernard Rival, Théâtre Typographique, 2013). On pourra citer parmi ses commentateurs Nathalie Quintane, qui a préfacé la première édition de ses oeuvres, Yves di Manno qui l’inclue dans ses montages théorico-poétique dont Objets d’Amériques (Corti, 2009) — ou encore Stéphane Bouquet, via un livre qui parle justement de comment se parlent les poètes (bouche, lettre, radio): La Cité de Paroles (Corti, 2018).
S’il reste (très) relativement méconnu en France, il est devenu un objet d’étude comme un autre aux États-Unis : à ses œuvres canoniques s’ajoutent inédits et impubliés (Be brave to things, éd. Daniel Katz, Wesleyan University Press, 2021), cours et conférences (The house that Jack built, éd. Peter Gizzy, WUP, 2011) et dorénavant fraction de la correspondance (Even Strange Ghosts Can Be Shared, éd. Kevin Killian, Kelly Holt & Daniel Benjamin,  WUP, 2025).

Il s’agissait pour Rimbaud de se « rendre voyant ». Spicer a lui martelé que « le poète est une radio » : rappelant le dialogue de Yeats avec des fantômes (« Il demanda ‘‘Que faites-vous là ?’’ Et les fantômes répondirent : ‘‘Nous sommes là pour fournir des métaphores à votre poésie.’’1« Première leçon à Vancouver – La dictée et Un Manuel de Poésie », Trois leçons de poétique, p.6. »), il concevait le poète comme simple intermédiaire conscient de sa place entre un Dehors dont « la source est sans importance2Idem. » et une sphère sémiotique réputée autonome, le résultat tendant vers quelque chose comme un pur retour aux choses :

J’aimerais faire des poèmes à partir d’objets réels. Que le citron soit un citron que le lecteur pourrait couper ou presser ou goûter – un vrai citron comme le journal dans un collage est un vrai journal. Je voudrais que la lune dans mes poèmes soit une lune réelle que l’on pourrait dissimuler soudainement par un nuage qui n’a rien à voir avec le poème – une lune complètement indépendante des images. L’imagination dépeint le réel. J’aimerais désigner le réel, le révéler, faire un poème qui n’a aucun son en lui mais le désigne du doigt.3« D’après Lorca », Élégies imaginaires, p.166.

On peut lire son œuvre comme une vaste entreprise de désubjectivation dont son Billy the Kid (1959) est exemplaire : le premier vers est une annonciation sans énonciateur (« La radio qui m’apprit la mort de Billy The Kid ») inaugurant une biographie conduite par un lent travail du négatif. L’incarnation du poète dans son sujet n’est qu’un prétexte à l’effacement général :

Il n’y avait rien au bord de la rivière
Sinon de l’herbe sèche et du coton candi.
« Alias », lui dis-je. « Alias,
Quelqu’un là veut que nous ayons envie de boire à la rivière
Quelqu’un veut nous assoiffer. »
« Kid », dit-il. « Aucune rivière
Ne veut piéger les hommes. Y a pas de méchanceté en elles. Essaye
De comprendre. »
Nous étions là près de la petite rivière et Alias enleva sa chemise et j’enlevai ma chemise
Je ne fus jamais réel. Alias ne fut jamais réel.
Ou ce grand cotonnier ou le sol.
Ou la petite rivière.4« Billy The Kid », Élégies imaginaires, p.240.

Comme en témoigne cet extrait, un certain homoérotisme est omniprésent dans ses poèmes et dans ses lettres.5Sur cette question, nous renvoyons à un article de Mickaël Tempête, Jack Spicer ou la passivité primordiale, publié par nos camarades de Trou Noir en 2021. . C’est ainsi que si d’aucun entreprennent de le raccrocher a posteriori d’une tradition queer, ce ne peut être que sur le mode du passif-négatif révolutionnaire (et de l’imprédicable), comme en témoigne son Manifeste Unverti :

Un unverti n’est ni un inverti ni un exverti, un perverti ou un converti, un introverti ou un rétroverti. Un unverti choisit de n’avoir aucune possibilité pour se retourner. […] Un unverti ne doit pas être homosexuel, hétérosexuel, bisexuel ou autosexuel. Il doit être métasexuel. Il doit trouver du plaisir à aller se coucher avec ses propres larmes. […] Tout l’univers se moque de toi. […] La poésie, la peinture et la fellation sont les moyens des unvertis pour faire rire Dieu. 6« Manifeste unverti », Élégies imaginaires, p.240.

Si la trivialisation du sujet va jusqu’à la menace de la disparation, l’œuvre de Spicer est pour autant toujours adressée : très loin de tout solipsisme, une importante partie de son travail se présente comme épistolaire. De nombreuses lettres sont insérées dans ses œuvres et recueils (les plus nombreuses sont celles adressées à James Alexander), et son premier livre, D’après Lorca (1957) est une correspondance au-delà de la mort avec le poète espagnol (1898-1936) où ce dernier va jusqu’à signer une introduction :

Franchement, j’ai été plutôt surpris quand M. Spicer m’a demandé d’écrire une introduction à ce volume. Ma réaction au manuscrit qu’il m’envoya (et aux suites de lettre qui en font maintenant partie) fut et reste profondément négative. Cela me paraît être un gaspillage de talent considérable pour une chose qui ne mérite pas d’être faite. Toutefois, je n’ai aucun contact avec la poésie depuis les vingts dernières années. La génération de poètes plus jeunes regardera peut-être avec plaisir l’exécution faite par M. Spicer de ce qui semble être une tâche difficile et ingrate.7« D’après Lorca », Élégies imaginaires, p.134.

Ce à quoi Spicer répond par des « lettres programmatiques » présentant le recueil comme un travail de traduction, entendu au sens ultime, avec tout ce que cela implique.

Cher Lorca,

Quand je traduis un de vos poèmes et tombe sur des mots que je ne comprends pas, je devine toujours leur signification. Je tombe inévitablement juste. Un poème réellement parfait (personne jusqu’ici n’en a écrit un) peut être traduit parfaitement par une personne qui ne savait pas un seul mot de la langue dans laquelle il est écrit. Un poème réellement parfait a un vocabulaire infiniment réduit. […]
Les mots sont ce qui colle au réel. Nous les utilisons pour pousser le réel, pour tirer le réel dans le poème. Ils sont ce avec quoi nous tenons, rien d’autre. Ils sont aussi valables en eux-mêmes que la corde à laquelle il n’y aurait rien à y attacher.
Je répète – le poème parfait a un vocabulaire infiniment réduit.8« D’après Lorca », Élégies imaginaires, p.153-154.

D’où il doit apparaître que l’édition de cette correspondance, qui semble donc devoir clôturer la publication des œuvres de Spicer jusqu’à une putative nouvelle découverte improbable, est une grande nouvelle pour qui souhaite poursuivre le dialogue avec le poète-transistor, là encore au-delà mais surtout en-deçà de la mort.

On en trouvera des extraits ci-dessous provenant de Even Strange Ghosts Can Be Shared, dont certains furent publiés par la Paris Review en 2021 : nous proposons la traduction de quelques fragments en attendant qu’une définitive soit publiée en français.

*

 

À JoAnn Low9JoAnn Low, était une étudiante de Spicer : Kevin Killian a publié un entretien avec elle dans Open Space en 2018., le 20 avril 1955

 

Chère JoAnn,

Je vois très bien ce que tu veux dire. Je l’ai bien sûr moi même ressenti : dans les bars et à l’école et dans tous les autres lieux où je vis — plus encore maintenant qu’il y a quelques années. Je crois que la réponse (elle est pauvre) est celle-ci :
ce n’est que par la grâce d’un miracle que l’on peut communiquer avec un autre être humain, et il faut attendre patiemment les miracles, et aussi y croire un peu. Le non-sens aide (mais il faut que ce soit la bonne sorte de non-sens), la force des croyances aide (mais il faut que ce soit la sorte de croyance qui ne se recroqueville pas en toi pour se changer en songe), et c’est la magie qui aide le plus (mais il faut que ce soit la sorte de magie qui ne se confond pas avec la ventriloquie — les voix ne doivent pas être les tiennes). Rien n’importe qui ne relève du miracle : ça inclue l’ego, la libido et la bombe atomique.
Tu me diras : 3h du matin, ça arrive si souvent — ça dure tant de temps la nuit et te tire tant les extrémités la journée. C’est vrai, et personne ne peut rien y faire. Un miracle ne détruit pas une horloge, c’est à peine s’il l’arrête. Ainsi, mes frères et sœurs, ces trois choses demeurent : le désespoir, la diversion, et le miracle ; mais la plus grande de ces choses, c’est le miracle.

Jack

*

 

À Donald Allen, le 30 septembre 1957

 

Cher Don,

J’ai quelques nouveaux poèmes, une éruption cutanée, et un amant. Je te les enverrai (je parle des poèmes) dans quelques jours.
Le Art Festival était épouvantable. Il a plu tout du long (il y a même eu un orage) et j’ai catégoriquement refusé de me rendre à la moindre lecture de poésie, ce qui a exaspéré tout le monde. J’ai tout de même vu un très beau spectacle de marionnettes, The Place, sur lequel ont écrit Jack Gilbert et Gerd Stern. Il y avait un merveilleuse marionnette de Rexroth. Si tout ça sonne un peu consanguin, c’est parce que ça l’était.
C’est aujourd’hui que commence officiellement ma recherche de travail. J’ai décidé de ne pas écrire de poème pendant que je cherche, parce que si j’écris des poèmes je ne me sens pas coupable de ne pas chercher : si ça enrichirait la littérature du peuple américain, ça me laisserait à Aquatic Park à voler de la nourriture aux mouettes qui, après tout, ne lisent pas de poésie, elles.
Est-ce que tu connais assez bien ces gens de l’édition (ceux grâce à qui tu as obtenu un travail à Harvey) pour leur écrire une lettre leur demandant de me trouver une place dans leur entreprise ? Est-ce qu’ils n’auraient pas besoin de gens pour vérifier si les livres sont bien disposés sur les étagères, etc. ? Tu connais tout ça bien mieux que moi, j’aurais du t’en parler sérieusement quand j’étais encore dans le coin — mais je craignais que le seul fait de planifier n’interrompe instantanément la poésie. Quoi qu’il en soit, dis-moi s’il te plaît quelle serait la meilleure manière de les approcher. Ça commence à ressembler à une lettre de Hart Crane.

Tu me manques, et comme poète et comme ami. Écris.

Affectueusement,

Jack

*

 

À Russell Fitzgerald, 1958

 

Cher Russ,

Est-ce l’amour (déjà ou pas encore) l’amour que tu veux, ou bien alors quelque chose à glisser dans ton album ? J’emploie le terme album dans son sens le plus profond.
Quand j’ai lu la lettre pour la première fois, j’ai imaginé une toute nouvelle phrase : « je ne veux pas dire : une nouvelle paideia. »
Manger du coton remplit ta bouche de coton.
Je pense que nous étions comme des planètes qui, au cours d’une année intergalactique, sont passées plus proches l’une de l’autre que ce qu’aucun astronome n’aurait pu imaginer et qui aujourd’hui s’effleurent (relativement) de temps à autre sur des orbites lointaines. J’ai peur de toi.
Remplis ta bouche de coton et je remplirai la mienne de mots.
Pourquoi ne peins-tu pas et ferme ta bouche, que je l’embrasse.

Affectueusement,

Jack

 

Alba
Une traduction pour Russ Fitzgerald
10Extrait de « D’après Lorca », Élégies imaginaires, p.157

Si votre main avait été insignifiante
Pas un seul brin d’herbe
Ne pousserait à la surface de la terre ?
Facile à écrire, à embrasser –,
Non, dis-je, lisez votre journal.
Soyez-là, comme la terre
Quand l’ombre recouvre l’herbe humide.

*

 

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