Version originale disponible ici. Nous remercions Phil A. Neel de nous avoir autorisé à traduire ces textes.
Alors que j’écris ceci1NdT : Début août 2025., des pluies d’une ampleur inédite ont entraîné des évacuations et causé de nombreuses victimes dans la province de Ghizou en Chine où au moins 80 000 personnes ont été déplacées. Dans le nord-est de l’Inde, au moins 44 personnes sont mortes suite à des inondations et glissements de terrain, et dans le Texas, le fleuve Guadalupe a crû de presque 8 mètres en à peine 45 minutes, causant plus de cent morts. Seulement quelques semaines auparavant, une bonne partie de l’Est des États-Unis était en ébullition sous un dôme de chaleur humide si extrême qu’au moins trois travailleurs·ses sont mort·es quand les températures au ‘‘thermomètre mouillé’’ ont dépassé les seuils. Entre début mars et fin juin, les cas d’insolation ont explosé en Inde avec au moins 14 décès confirmés (le véritable chiffre étant probablement d’un ordre de grandeur bien plus élevé). Dans la Chine de l’Est, la saison subtropicale sanfu, la plus chaude de l’été, commence de plus en plus tôt, mettant à l’épreuve les infrastructures énergétiques.
Ces désastres ne sont en rien « naturels ». Dans le Sud-Ouest de la Chine, les crues-éclairs ont été aggravées par l’extension rapide de l’espace bâti : les projets de construction dans les régions montagneuses à l’intérieur des terres détruisent la végétation et enferment les zones de drainage dans du ciment. Aux États-Unis, les désastres sont mieux décrits comme une forme catastrophique de déclin développemental, puisque les infrastructures pourrissantes et des coupes sévères dans les budgets des agences fédérales d’urgence ainsi celles en charge de l’observation atmosphérique sont en partie responsables des morts au Texas et dans des catastrophes similaires durant les saisons des ouragans et des feux. Dans tous ces cas, cependant, le caractère « naturel » de la catastrophe relève d’un lien évident avec le changement climatique anthropogénique. Pour cette raison, nombre de ces désastres sont aussi la conséquence d’une absence de volonté ou d’une incapacité à adapter nos infrastructures à un monde de plus en plus inhabitable. Par exemple en Europe, comme en Inde, l’absence généralisée d’infrastructures climatisées garantie que des températures extrêmes ont pour conséquence une vague de décès chaque année : jusqu’à 175 000 victimes par an.
Pendant ce temps, la transformation des réseaux du commerce mondial, engagée de longue date mais conservant un caractère spasmodique, a rencontré une inflation continue du prix des actifs accompagnée d’une volatilité accrue du coût des produits de base quand a surgi la menace des tarifs douaniers, qui ont été retirés puis réimposés selon l’arbitraire politique. Des chaînes logistiques déjà épuisées ont commencé à s’effondrer. En conséquence, les conditions déflationnistes en Chine ont produit une crise soutenue de l’emploi tandis que les conditions inflationnistes partout ailleurs ont conduit à la pire crise du coût de la vie de cette génération, tant dans les pays riches que dans les pays pauvres. La géopolitique est devenue, littéralement, un problème de base pour l’essentiel de la planète. Des centaines de millions de jeunes regardent un génocide diffusé en direct et n’y voient pas seulement l’insensibilité grandissante de notre monde, mais aussi leur propre futur immédiat, rétroéclairé par des essaims de drones et la lumière soudaine de bombardements sur des plaines d’acier en charpie. Qu’il soit écologique, économique ou politique, il semble que le « planétaire » est désormais, dans tous les sens du terme, immédiat.
Cette nouvelle réalité a d’abord été conceptualisée dans les sciences naturelles, qui ont introduit des termes comme « anthropocène » dans le langage courant. Dans le même registre, le géomorphologue Robert K. Haff a proposé le terme de « technosphère » pour décrire « l’ensemble interconnecté des systèmes de communication, de transport, d’administration et autres qui agissent de manière à métaboliser les énergies fossiles et d’autres ressources énergétiques ». Opérant maintenant à l’échelle d’un système géosphérique, la somme des technologies humaines peut être vue « comme un phénomène géologique » qui « témoigne d’une appropriation de masses physiques et de ressources énergétiques à grande échelle, manifeste une tendance à coopter pour son propre usage l’information produite par l’environnement, et est autonome »2P. K. Haff, « Technology as a geological phenomenon : implications for human well-being », in Waters, C. N., Zalasiewicz, J. A., Williams, M., Ellis, M. A. & Snelling, A. M. (eds), A Stratigraphical Basis for the Anthropocene, Geological Society, London, Special Publications, 395. p. 1.. En conséquence, pour Haff, « les humains ont été entraînés dans la matrice technologique et sont maintenant embarqué par […] des dynamiques subséquentes desquelles ils ne peuvent tout à la fois ni échapper ni survivre3Ibid, p. 2. ». Le gros de ces technologies ont un caractère industriel : elles sont visibles dans l’expansion simultanée d’infrastructures biologiques gargantuesques (monocultures, fermes-usines, plantations d’arbres, parcs et réserves naturels, etc.) et dans l’énorme masse de matériaux abiotiques circulant en permanence entre les continents avant d’être déposés dans les strates superposées d’installations techniques (usines et machines, réseaux de transport, complexes immobiliers, méga-barrages hydrauliques et méga-ports, etc.) pour former un exosquelette de béton et d’acier enveloppant le globe.
Il peut sembler à première vue que ce système géosphérique serait piloté par l’agentivité quasi-autonome et essentiellement thermodynamique de cet exosquelette technique, comme le défend Haff lui-même. Mais ce que Haff appelle la « technosphère » peut être mieux compris comme une nouvelle géographie planétaire accrétée par le mouvement continuel de forces distinctement sociales sur la surface de la Terre. Constellations étincelantes d’espaces urbains, mines mégalithiques creusées dans le sommet des montagnes, océans de grains frémissants, glaciers dénudés recouverts de flaques d’eau fondue, forêts brûlant d’un feu orange face au ciel – autant d’éléments d’une « nouvelle nature » sculptée non pas par la technologie ni par une « humanité » générique, mais bien par les impératifs spécifiques de la société capitaliste. Il s’agit moins de « technologie » que de « techniques », au sens utilisé par Lewis Mumford, pour qui l’innovation technique sert en dernière instance des impératifs sociaux :
Pour comprendre le rôle dominant joué par les techniques dans la civilisation moderne, il faut explorer en détail la période de préparation idéologique et sociale qui la précède. Il ne faut pas seulement expliquer l’existence de nouveaux instruments mécaniques : il faut rendre compte de la culture qui était prête à les accueillir et à en tirer profit à ce point4Lewis Mumford, Techniques et civilisations, Paris, Seuil, 1950, p. 16, trad. modifiée..
Comme le résume Jason W. Moore :
Pour Mumford, le pouvoir et la production capitalistes incarnaient et reproduisaient un vaste répertoire culturel-symbolique qui étaient à la fois la cause, la condition et la conséquence de la forme spécifique du progrès technologique propre à la modernité5Jason W. Moore, Le capitalisme dans la toile de la vie. Écologie et accumulation du capital, trad. Robert Ferro, Toulouse, Éditions l’Asymétrie, 2020 [2015], p. 246..
C’est en ce sens que les géographes urbains Neil Brenner et Christian Schmid, s’inspirant de Henri Lefebvre, font référence à un processus de « planétarisation urbaine », dans lequel la désagrarisation et la concentration urbaine ont atteint un seuil critique au-delà duquel « une urbanisation complète » est atteinte, dans laquelle même les espaces ostensiblement « ruraux » deviennent des « terres techniques » au service des besoins urbains. Cette urbanisation complète devient dès lors
un paramètre basique de relations sociales et environnementales planétaires, imposant de nouvelles contraintes sur l’usage et la transformation de l’environnement bâti sur l’ensemble de la Terre, déchainant des inégalités, des conflits et des dangers potentiellement catastrophiques, mais comportant aussi de nouvelles opportunités pour l’appropriation démocratique et l’autogestion de l’espace à toutes les échelles6 Neil Brenner, “Introduction : Urban Theory Without an Outside”, in Neil Brenner (Ed.), Implosions / Explosions : Towards a Study of Planetary Urbanization, p. 18 .
Martín Arboleda décrit le concept plus en détail :
Par opposition aux « espaces de flux » et aux « modernités liquides » qui peuplaient les visions antérieures de la mondialisation, la notion de planétaire désigne un terrain tortueux où les barrières, les murs et les frontières militarisées coexistent avec des chaines logistiques tentaculaires et des infrastructures de connectivité complexes. Ce domaine est traversé par des tendances profondément contradictoires et pourtant complémentaires tournées vers l’intégration fonctionnelle avancée dans l’économie mondiale et la fragmentation ethnoraciale et sociospatiale7Martín Arboleda, Planetary Mine : Territories of Extraction under Late Capitalism, New York, Verso, 2020, p. 15-16..
Arboleda est ainsi en mesure de considérer tant le secteur extractiviste que des sites d’extraction spécifiques comme autant d’incarnations d’une « mine planétaire » qui fonctionne elle-même comme moment crucial du métabolisme de la société capitaliste, opérant désormais à l’échelle géosphérique.
Si l’idée de « mine planétaire » saisit le caractère extractif de « l’urbanisation planétaire », littéralement gravée dans la croute terrestre par le déplacement de masses physiques (les mines particulières étant dès lors vues comme des « villes inversées »), le concept d’« usine planétaire » déployé dans ce projet a pour but d’invoquer le même processus dans ses dimensions positives, suivant la façon dont ces masses sont transformées et redistribuées sur la croute terrestre par le travail humain pour former une culture matérielle distinctement capitaliste, visible à la fois dans le déluge de marchandises destinées à la consommation déferlant à la surface du globe à chaque instant et dans l’accrétion plus lente de nouvelles géographies physiques dans un cycle continue d’implantation, démolition et reconstruction8Ce concept est développé de façon plus approfondie dans mon livre Hellworld : The Human Species and the Planetary Factory. De vastes infrastructures reproductives sont aussi nécessaires pour que de tels espaces puissent demeurer vivables (par exemple, des complexes d’habitation gargantuesques, des réseaux énergétiques continentaux, des systèmes avancés de gestion de l’eau et des déchets et bien sûr des armées de travailleurs·ses reprodutifs·ves, payé·es et non-payé·es). L’usine planétaire peut dès lors être catégorisée comme participant d’une plus vaste « usine sociale planétaire »9Le terme est utilisé par Alessandra Mezzadri in “Life and the Labour Process in the Planetary Social Factory”, Global Labour Journal, 16(2), Mai 2025. .
Dans le même temps, cependant, souligner le fait que le monde productif s’appuie sur une base reproductive c’est, en fait, prendre les choses à l’envers. La géographie de la reproduction sociale est subordonnée à la géographie de la valeur, manifeste dans la structure spatiale de la sphère productive. Dans la société capitaliste les fonctions reproductives sont assujetties aux impératifs de l’accumulation et se développent dès lors comme accrétions de second ordre autour de ce que les géographes urbains Michael Storper et Richard Walker appellent le « complexe industriel territorial », comprit comme « un espace de travail étendu qui institue des relations réciproquement avantageuses entre des activités de production disparates, à une échelle plus vaste que l’espace de travail individuel, la firme ou même, dans de nombreux cas, l’industrie », et peut opérer à des multiples échelles spatiales, y compris celles de la « métropole » comprise comme un tout, du « complexe régional » ou de la « ceinture manufacturière », d’un « système de villes-satellites » ou même d’une « agglomération de villes »10Michael Storper, Richard Walker, The Capitalist Imperative : Territory, Technology, and Industrial Growth, Oxford, Basil Blackwell, 1989, p.139 et 141.. On peut comprendre le complexe industriel territorial comme un nœud spatial ou même comme un organe au sein du métabolisme de la société capitaliste. Les masses physiques extraites de la « mine planétaire » d’Arboleda et le travail humain (historiquement issu de la périphérie rurale mais provenant de plus en plus de territoires urbains moins compétitifs sujets à l’émigration et donc en déclin industriel) sont siphonnés dans ce nœud, qui les transmue en artefacts physiques avant de les recracher.
L’usine planétaire est dès lors visible dans la forme concrète des infrastructures urbaines construites au service du marché. Mais elle est aussi visible dans la « cadastralisation » de l’espace tant physique que social, à travers lequel les territoires sont découpés en propriétés qui ne se chevauchent pas (cadastres), chacune avec son propriétaire clairement identifié. Bien qu’abstrait, le cadastre est tout aussi visible que l’extension de l’espace urbain lui-même. Prenez, par exemple, cette photographie satellite :

Cette image est une version légèrement modifiée d’une photographie quasi infrarouge du Delta de la Rivière des Perles en Chine faite par Landsat en 1995. Puisque la végétation est facilement visible par infrarouge, différentes photographies diachroniques de ce type sont souvent utilisées pour suivre et quantifier l’urbanisation. Voici un exemple de la même région, comparant 1973 à 2003 :

En plus de montrer le remplacement de la végétation par le béton et l’acier, de telles images illustrent la cadastralisation de l’espace dans la mesure où les grilles géométriques qui émergent à travers le processus de développement expriment en même temps des divisions sociales. Bien qu’il s’agisse d’abstractions sociales exprimant une certaine forme de propriété, les cadastres sont souvent littéralement visibles dans la répartition des terres et deviennent donc des traits de géographique physique. Par exemple, la même zone avec un léger zoom, capturée en avril 2025 (par Sentinel-2), illustre clairement un système cadastral extensif incluant l’espace bâti, la végétation et même le territoire aquatique longeant la rivière :

De la même manière, des divisions géopolitiques de plus vaste ampleur sont souvent visibles dans les images brutes de la végétation et de l’espace bâti. Voici, par exemple, la frontière entre les États-Unis et le Mexique, séparant Calexico de Mexicali, photographiée en juillet 2025 :

Et, aux dernières frontières de la société marchande, où le marché s’étend maintenant dans des territoires qui étaient jusque-là à la périphérie du capitalisme global – et qui ont été pleinement subsumés par lui, fonctionnant comme arrière-pays [hinterlands] plutôt que comme périphéries – l’approfondissement de ces rapports sociaux est littéralement rendue visible par l’émergence graduelle de cette grille cadastrale dans des espaces qui apparaissaient jusque-là comme des jungles impénétrables ou des espaces désertiques balayés par le sable. Voilà, par exemple, un coin rural du Sud-Est de la République Démocratique du Congo (dans la province de Tanganyika, à l’Est du lac Tanganyika, au nord du lac Mweru Wantipa et à la frontière avec la Zambie), où les rapports marchands avancent à travers une constellation en expansion de mines artisanales et de cultures marchandes affiliées, lui aussi photographié en juillet 2025 :

Cependant, l’usine planétaire en tant que tout est peut-être mieux saisie non pas par des images statiques de son « exosquelette technique » ou même par des structures sociales qui étayent cette carapace, mais plutôt dans l’image dynamique et énergétique des mesures d’émissions de dioxyde d’azote (NO2). Bien que le dioxyde d’azote ne constitue qu’une part relativement faible des émissions globales de gaz à effet de serre, sa détection à distance permet de saisir une image relativement immédiate de l’activité industrielle humaine et, plus spécifiquement, de visualiser la dimension agroécologique de cette activité par des émissions issues de choses comme les engrais, les brûlis de résidus de cultures et la déforestation. Peut-être que l’image la plus concise de « l’usine planétaire » est finalement quelque chose comme cette image des moyennes d’émissions globales de NO2 en 2018, capturée par le satellite Sentinel-5P :

Sur cette carte, le NO2 apparaît sous la forme de nuages sombres, rougeoyants au niveau des pics de concentrations11Cette carte et la suivante sont des versions légèrement modifiées de deux cartes utilisées dans le second chapitre de Hellworld. Les voies commerciales sont littéralement visibles dans ce nuage, y compris les couloirs étroits de circulation des conteneurs sur les océans. Bien que les concentrations les plus denses soient au niveau d’espaces urbains, des zones agricoles sont également visibles, par exemple sur une bonne part des États-Unis. La carte monte aussi la déforestation en Afrique centrale ainsi que les lieux où brûlent charbon et cultures comme en Afrique du Sud, dans l’ensemble de l’Inde et dans les plaines centrales de Chine. Mais le trait le plus distinctif de cette carte est peut-être sa description concrète de tous les nœuds centraux de l’industrie mondiale, visible dans les mégapoles chinoises :

Les cercles indiquent la mégapole du delta de la Rivière des Perles, la mégapole du delta du fleuve Yangtsé, et la mégapole de Jin-Jing-Ji, cette dernière s’étendant vers le Sud-Ouest en un nouvel ensemble urbain allant du sud de Shijiazhuang à Zhengzhou. D’autres nœuds urbains bien établis sont visibles : Chongqing, Chengdu, Wuhan et Xi’an en Chine (sans mentionner les points de consommation de charbon à Shanxi et dans la zone d’Anshan), ainsi que Séoul et Tokyo. Le complexe industriel émergent du delta du Fleuve Rouge au Vietnam est aussi évident, bien que beaucoup moins marqué sur cette carte.
Bien que ces signes physiques indiquent l’expansion brute de l’exosquelette technique de la société, ils échouent à capturer les forces sociales conflictuelles qui les meuvent. Au niveau macroscopique, ces forces peuvent seulement être documentées via l’abstraction d’une analyse globale (comme la « logique sociale » du capital ou simplement « les lois d’airain » de la société capitaliste). Greig Charnock et Guido Starosta, associés au Centro para la Investigacíon como Crítica Prática (CICP) proposent un résumé utile dans cette perspective :
Dans sa détermination générale comme auto-valorisation de la valeur, le capital est un rapport social matérialisé entre propriétaires de marchandises différentiés en classes sociales qui, dans sa forme pleinement développée comme capital social global, se renverse en sujet (aliéné) de l’unité du processus de la reproduction sociale et de son expansion12Greig Charnock and Guido Starosta, “Introduction : The New International Division of Labour and the Critique of Political Economy Today”, in Charnock and Starosta (Eds.), The New International Division of Labour : Global Transformation and Uneven Development, 2016, p. 5..
Ce qui peut être décrit comme usine planétaire est alors non pas simplement un système de flux matériels ou de chaines logistiques entrepreneuriales imbriquées mais plutôt la matérialisation de ce rapport social comprenant son caractère de classe.
Cependant, au-delà de ça, les forces sociales faisant advenir ce « sujet aliéné » apparaissent plus clairement dans le détail granulaire, par l’analyse « conjoncturelle » du conflit de classe, traité comme l’expression vivante d’une histoire particulière, d’un territoire particulier, exprimant une confluence particulière d’activités productives et reproductives au sein de la division mondiale du travail. Comme moments politiques, ces conjonctures doivent aussi être comprises dans leurs dimensions subjectives : comme l’expression d’une conscience politique collective. Articulée sur le moment à travers l’action et se développant après les faits dans les esthétiques, théories et dispositions organisationnelles des participant·es, cette subjectivité de masse bégaye et est souvent informe. Mais sa force politique est évidente. En dernière instance, cette dimension subjective n’est pas réductible aux traits structurels de l’usine planétaire. Et pourtant un sujet émerge de la structure, impliquant qu’il doit bien y avoir, en fin de compte, un rapport entre les deux. Pour le dire grossièrement, on peut penser l’usine planétaire comme contraignant le champ des expressions politiques probables (et donc les formes de subjectivité politique les plus plausibles) en posant les conditions de la « subjectivité productive » du travailleur collectif, visible dans la subdivision technique intriquée d’une distribution géographique inégale tant du savoir scientifique abstrait que de l’expérience pratique de la production.